Le salaire des paroissiens

En règle générale, les salaires perçus dans les villages étaient inférieurs aux grandes villes, et dans les Deux Sèvres ils étaient parmi les plus bas [1]. Hormis quelques familles de notables, la majorité des huit cent habitants de la Foye-Monjault étaient pauvres.

Le noble Müller, abbé commendataire du prieuré et seigneur de la paroisse, faisait figure à part : depuis sa résidence en Alsace, il jouissait de la majeure partie des bénéfices de la châtellenie, du monastère et de ses dépendances, soit plus de 10 000 livres par an. À la fois membre du clergé et de la noblesse, il était l'une des rares personnes au village qui ne payait pratiquement aucun impôt. [2]

En haut de l'échelle hiérarchique siégeaient les familles Jousseaume et Bastard, marchands et fermiers généraux du prieuré. Avec à leur tête François Jousseaume-Beaupré et André Isaac Bastard de Chatelier, elles travaillaient pour le compte de Müller et étaient les seules à percevoir un salaire dépassant les 2 000 livres. Proche d'eux, on trouvait aussi Jean-Phillipe Clerc du Fieffranc, lieutenant des Eaux et Forêts de Niort, récemment nommé juge sénéchal de la police de la Foye-Monjault. En 1787, ce haut fonctionnaire de l’administration royale avait épousé la soeur d'André Bastard. Parmi les notables gagnant jusqu'à 1 000 livres par an, on comptait encore le notaire et procureur Augustin Vien, l’huissier François Delavaud, le marchand François Rondeau, ainsi que le syndic Bodin et les laboureurs les plus riches, capables d'embaucher des journaliers en saison [3]. La cure, elle, valait 700 livres à Bory [4]. Ils étaient les mieux lotis.

Dans la paroisse, une cinquantaine de vignerons et de laboureurs étaient propriétaires de petites parcelles de terre. Avec les artisans disposant d’un capital d’exploitation, certains d'entre eux gagnaient en moyenne de 500 à 700 livres par an, soit une livre et demie par jour. Les artisans et les vignerons de condition plus modeste ne gagnaient parfois guère plus de
300 livres. L’économie étant au plus mal, leur salaire n’avait fait que diminuer ces dernières années. Le revenu des journaliers et des paysans les plus pauvres allait de 130 à 250 livres, pour au moins deux cent journées de travail par an, soit dix ou douze sous par jour [5]. À tous ces revenus imposables, il fallait néanmoins ajouter des rémunérations en nature, comme une partie de la récolte, du vin, du bois, de la laine ou une paire de sabots... Les domestiques ne gagnaient peut être que 50 à 80 livres, mais ils étaient nourris et logés [6]. Quant aux femmes et aux enfants, qui assistaient fréquemment les hommes dans leurs travaux, ils n’étaient que rarement rémunérés et gagnaient très peu.

« Né pour la peine – l'Homme de Village – Tous les jours au milieu d'un champ,
Par la chaleur par la froidure, L'on voit le pauvre paysan, Travailler
tant que l'année dure, Pour amasser par son labeur, De quoi payer le collecteur. »
On note sur cette illustration le pic à double crochets employé par les vignerons.
[Illustration : Archives numériques de la Révolution française]





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Notes
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[1] Deux exemples sont fournis dans la Revue Économique (Persée) : Dans ses Recherches sur les financesForbonnais appréciait vers 1750 la journée du manœuvre à 86 centimes ; c’est à ce chiffre aussi que nos moyennes fixent le salaire du journalier nourri pour la fin du règne de Louis XV. Il ne l’atteint pas partout ; dans l’Indre, dans les Deux-Sèvres il n’obtient que 51 et 63 centimes. » et « à la fin du XVIIIe siècle, le travail est plus offert que demandé ; et cela est évident par le bas prix de la journée du manœuvre. […] on remarque que, selon la capacité et la province, les chiffres varient de 168 francs pour la bonne du curé de Brétigny, de 204 francs pour une « fille de chambre » entendue, de 180 francs pour une « maîtresse-servante » de ferme en Artois, jusqu’à 85 francs pour la servante d’un bourgeois de Chartres et même jusqu’à 42 francs pour celle d’un notaire des Deux-Sèvres.   [<-]

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[2] Outre Müller, on ne relève que deux autres personnes exemptes d'impôts à la Foye, et dont les privilèges seront abolis en décembre 1789, conformément au procès verbal de l'assemblée paroissiale : Claude Martin Després, curé qui succède à Bory en juin, et Thibault de Neufchaise, seigneur de la Rochénard, propriétaire exploitant dans la paroisse. Le clergé était exempt de la taille, comme on le voit déjà en 1631 avec le curé Martial Guerguiera. Malgré cela, d'autre paroissiens pouvait être exempts de l'impôt de la taille, le plus important qu'ils aient à payer : les septuagénaires, les pauvres notoires, les infirmes, les pères de huit enfants mariés (une vingtaine de foyers à la Foye vers 1789), les marguilliers pendant leur charge (le successeur d'Henri Jousseaume), les syndics pendant leur syndicat (Pierre Bodin), les greffiers (François Jousseaume-Beaupré), les maîtres d’école et les sacristains (Jean Bonneau jusqu'en juin 1789, puis Pierre Géoffriau).   [<-]

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[3] À la Foye, on relève quelques paysans aisés comme François BENOIST (celui-ci ou celui-là), François BURGAUD (ou BOURGLEAU, peut être celui-ci) et François CUIT, que l’on retrouve en 1791 dans les actes de vente des biens nationaux, rachetant certains des terrains ou des bâtiments du prieuré.   [<-]

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[4] Le curé de la Foye était nommé par l’évêque de Saintes sur présentation de l’abbé de Montierneuf. L’évêque percevait du curé un droit de procuration de dix livres, et sur la fabrique une redevance annuelle de 17 sous. [Abbé Demellier, ibid, p137]   [<-]

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[5] Salaires moyens ajustés pour la région. Selon certaines sources, dont la Revue Économique (Persée) : « Les plus pauvres sont les journaliers qui ne sont embauchés que 200 jours par an et tombent souvent dans l'indigence ne pouvant survivre que par des secours », ce qui laisse plus de 140 jours chômés. Le Larousse, pour l’article concernant la Révolution française, indique que « le salaire moyen d'un ouvrier ou d'un journalier agricole est compris entre dix et vingt sous par jour, pour 250 jours travaillés par an. » C’est aussi le chiffre donné dans l’article Paysans et ouvriers depuis sept siècles (wikisource).   [<-]

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[6] Parmi les gens qui étaient domestiques à la Foye durant la Révolution, on relève :
  • Au prieuré : Jean BOUCHER et Françoise ROUSSEAU en 1790.
  • Chez la famille JOUSSEAUME, fermiers du prieuré : Madeleine MANGOU, servante domestique de François JOUSSEAUME-BEAUPRÉ en 1790.
  • Chez la famille BASTARD, fermiers du prieuré : Marie Anne ALLAIN, servante domestique de François BASTARD DE CRISNAY en 1792. En avril, elle est marraine de son fils Louis François. En 1797, Catherine ARNAULT, âgée de 30 ans, et Blaire MALHOMMÉ, laboureur âgé de 28 ans, sont également employés par François.
  • Chez André Augustin VIEN, notaire et procureur : Louis NERVOIR en 1790. 
  • Chez le curé BORY : Louis BABIN, également domestique de Pierre GÉOFFRIAU, sacristain, ce qui donne à penser qu'ils habitaient peut être ensemble. On relève également Jeanne BÉLIARD, de passage à la Foye en 1790, domestique chez l'abbé de BRÉMONT, à Niort (paroisse de Notre-Dame).
  • Chez Pierre Bodin, syndic puis maire de la Foye : Pierre Breuillac en 1796. La même année, BREUILLAC épousa Anne, la fille dudit BODIN. 
  • Il n'était pas rare que les domestiques finissent par épouser leur employeur. Durant cette période, Marie RIMBAULT, venue de la Revêtizon, était servante depuis trois ans chez Jean ROBIN, dont elle devient l'épouse en 1791 ; de même, Marie BURGAUD travaillait depuis un an chez Jean BONNIN, qu'elle épouse en 1792 ; et Marie GÉOFFRIAU, servante en 1798 chez Louis NOURRIGEON, qu'elle épouse cette même année.
  • Très rarement, un journalier pouvait louer les services d'un domestique : en 1789, Françoise BONNAUDIN était servante domestique chez Pierre BIRAUD, journalier de Treillebois. Il s'agissait sans doute d'une relation familiale, car elle fut marraine de son petit-fils cette année-là. Elle travailla chez Pierre dès 1785 et au moins jusqu'en avril 1792.
  • Les relations familiales comptaient surement dans le choix des domestiques : en 1789, Françoise MICHAUD était servante domestique de son oncle Jaques MICHAUD, laboureur, qui employait également Marie CAULT ; de même, Louise SIREAU était servante chez Pierre BARBAUD en 1797, aussi son oncle.
  • On relève également : Louise GARNAULT en 1790 ; François MÉLOCHE, domestique chez BELLION, laboureur à Puyroux, en 1791 ; Jean MARCHAND et Louise IZAMBERT en 1792 ; Françoise ALLAIN en 1796 et Jean GIBOUIN en 1799, tous deux domestiques chez René ROY.
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