Quand La Foye voulait son train !



Au début des années 1880, la Compagnie des chemins de fer étendait ses lignes un peu partout en France. L’automobile n’existait pas encore, et le train s’avérait beaucoup plus sûr et rapide que les diligences ou voitures tirées par des chevaux.

Le phylloxéra n’avait pas encore fait ses ravages dans les vignes et le village de La Foye était prospère. Une partie de la vendange était vendue sous forme d’eau de vie, et Mauzé était réputé pour ses nombreuses distilleries. De plus, la ligne de chemin qui y passait permettait d’exporter un peu partout en France cette boisson « qui donnait des forces ! » Dès les débuts de l’hiver, les convois de charrettes tirées par les bœufs affluaient vers ce bourg. La route passant par Usseau n’était pas très bonne et c’était une véritable expédition au départ de La Foye.

Gare de Mauzé

Le vin, en revanche, était acheminé vers la gare de Beauvoir, où un quai de chargement avait été aménagé.

Barriques au quai de chargement de la gare de Beauvoir.
On remarque les attelages de bœufs qui ont tiré les charrettes
en provenance des fiefs viticoles des environs.

Selon les destinations, on pouvait aussi apporter ses barriques un peu plus loin, aux gares de Frontenay, ou de préférence à celle d’Épannes située à 6 kilomètres.

Gare de Frontenay-Rohan-Rohan
Gare d'Épannes

En 1882, on apprend que l’administration ferroviaire projette de désenclaver le Marais poitevin en reliant Épannes à Saint-Jean-de-Liversay et Marans. Le maire Louis François Martin y voit une opportunité et propose d’étendre cette voie vers Beauvoir au départ d’Épannes, en traversant Vallans et La Foye. Mais, bien sûr, il faut au préalable convaincre le préfet des Deux-Sèvres.

Le 12 novembre, il réunit son conseil municipal. Sont présents Migaud, Bellion, Burgaud, Arnaud et Izambard… et chacun cherche tous les arguments possibles pour justifier cette demande. Puis à la fin, un courrier signé par l’ensemble des participants est envoyé au préfet :

« Le conseil municipal de La Foye-Monjault ayant eu connaissance d’un projet de chemin de fer d’Épannes à Sain-Jean-de-Liversay, vient soumettre à Mr le préfet ses appréciations concernant ce projet de chemin de fer d’intérêt local partant d’Épannes, ayant pour but d’ouvrir une voie vers Marans en traversant les terres du Marais qui sont dans les Deux-Sèvres, et qui s’ouvriraient en même temps aux communes et vignobles de la Saintonge, c’est-à-dire La Rochénard, Vallans, La Foye-Monjault, et toutes les communes du Canton de Beauvoir… 

Il y a lieu de se demander si au lieu de faire partir cette ligne de la gare d’Épannes, il ne serait pas plus avantageux de la faire partir directement de la gare de Beauvoir, c’est-à-dire créer une ligne de l’État, traversant La Foye-Monjault, Vallans, et plaçant une station dans chacune de ces communes. 

Cela ne génèrerait  à notre avis qu’une dépense vraiment peu importante pour traverser un pays très plat sur un parcours de 12 kilomètres environ. En établissant la ligne de cette manière, Niort et Mauzé seraient toujours desservis par Épannes, mais en ce qui concerne les communes et vignobles de Saintonge, la voie serait véritablement ouverte à ces pays. 

La forêt de Chizé trouverait une grande facilité pour écouler ses produits dans les communes marécageuses des bords de la mer dépourvues de bois de chauffage. D’un autre coté la grande quantité d’engrais que le marais fournit chaque année à la Saintonge, trouverait un acheminement plus direct et plus avantageux. Du reste les relations commerciales ne pourraient qu’y prendre de grandes proportions. 

L’établissement de la ligne partant de Beauvoir couronnerait incontestablement l’entreprise ! En conséquence le conseil municipal de La Foye Monjault à l’unanimité émet le vœux… »

Et si cela se fait, la municipalité est prête à y invertir une somme de 8000 francs.

De son coté la municipalité de Mauzé voit d’un très mauvais œil cette concurrence d’Épannes. Il est vrai qu’elle vient de dépenser des sommes considérables pour faire canaliser le Mignon et creuser un port de commerce afin d’y acheminer directement les produits du Marais. Une demande d’extension de la voie de chemin de fer de la gare vers ce nouveau port a même été effectuée auprès de la Compagnie de l’État.

Mais celle-ci perd déjà de l’argent sur le réseau existant et cherche a faire des économies. Elle fait la sourde oreille, ce qui provoque un concert d’indignation.

Mauzé, vue sur le Mignon

Lors de la séance du 12 mai 1882, le maire de Mauzé, Jean-Élie Jousselin, écrit au préfet :

« Le Conseil, à l’unanimité, proteste énergiquement sur ce projet de construction d’un chemin de fer d’Épannes à Saint-Jean-de-Liversay. Il s’oppose, autant que possible, à la construction de cette ligne. Si donc une ligne traversant ces contrées venait à se créer, la gare de Mauzé deviendrait sans importance, avec d’autant plus de raison que le vin, seul objet du commerce de notre pays, fera dans un avenir prochain complètement défaut.. les foires de Mauzé souffriront également parce que la plus grande partie du bétail qui se vend à ces foires provient du marais… »

Lors de la réunion du 18 décembre 1890, le conseil municipal de La Foye se plaindra à son maire (toujours Martin, réélu deux ans plus tôt après un bref passage de Garnaud) :

 « Le conseil municipal… considérant que le commerce des marchandises à la gare d’Épannes a pris depuis quelques années une extension considérable, et qu’il en résulte aux abords de cette gare, et sur la route du passage à niveau, un encombrement très nuisible à la circulation, à ce point qu’on a vu ces jours-ci plus de quarante charrettes de betteraves destinées aux usines à alcool, n’ayant pu être embarquées dans la journée. Considérant qu’il est de l’intérêt général de plusieurs communes environnantes que les voies d’embarquement soient agrandies, le conseil municipal demande que Monsieur le préfet veuille bien intervenir dans ce but auprès de M. le directeur général de la Compagnie des chemins de fer de l’État… »

En août 1896, nouvel espoir : le conseil municipal de La Foye, allié cette fois-ci à Usseau, relance la demande. Ils font une pétition et, pour emporter l’adhésion, ils proposent une ligne à voie étroite jugée beaucoup moins coûteuse. Ils s’allient également avec Mauzé qui continue à protester contre Épannes, et proposent cette fois-ci une ligne reliant Brioux à Mauzé, celle-ci ayant déjà été envisagée par le conseil général deux ans auparavant, le 4 avril 1894.

En février 1897, le conseil émet un avis favorable.

Mais les raisons budgétaires l’emporteront. La ligne Épannes-Beauvoir ou Mauzé-Beauvoir ne sera jamais créée. De plus, la crise du phylloxéra, qui avait débuté en 1875 et ravagé peu à peu toute la région, changera les priorités et retardera les investissements.

Il faudra attendre fin 1899 pour que la ligne du Marais reliant Épannes à Ferrières-d’Aunis voit enfin le jour.

Pour limiter le coût ce sera une ligne à voie métrique, concédée à une société privée, la Compagnie des chemins de fer départementaux (C.F.D.) créée en 1881. Cette ligne restera en service jusqu’en 1950.

Après la disparition du vignoble, tout le monde dans la région se convertira à la culture, et les distilleries à l’eau de vie de betteraves. L’acheminement se fera par train et il faudra amener les récoltes aux gares, celle du Pont d’Epannes en ce qui concerne La Foye. Mais là encore l’acheminement restera très difficile, surtout à la mauvaise saison.

Des hangars supplémentaires seront construits à la gare d’Épannes, et la route de La Foye à Vallans et au-delà sera réempierrée. Puis l’élevage et la culture des céréales s’imposeront peu à peu, limitant le besoin d’accès aux gares. Mais elles resteront vitales pour la région jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, avec l'arrivée des automobiles et des camions.

À propos du train dans la région

Dès 1857, la Compagnie du Paris-Orléans assure une desserte directe de La Rochelle depuis Paris. Les gares de Mauzé, Épannes et Frontenay seront construites à cette époque.

En Saintonge, c’est la Compagnie des chemins de fer des Charentes, qui ouvre les premières lignes entre La Rochelle et Saintes. Une loi du 23 mars 1874 déclare d'utilité publique la section de Niort à Saint-Jean-d'Angély, et la concède à cette compagnie. Mais celle-ci, déficitaire, sera rachetée par l'administration des chemins de fer de l'État en 1878.

Gare de Beauvoir
Gare de La Charrière

Trois ans plus tard, en 1881, la ligne de Niort à Saint-Jean-d’Angély et Saintes passait par Beauvoir et La Charrière. La gare de Beauvoir date de cette époque.


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