1752 : Partage des biens de Louis Bernard et Catherine Brunet

Piété filiale – Jean-Baptiste Greuze, 1763, détail

Étude de l'acte notarié, détaillant l'héritage de cette famille de journaliers en 1752, à la Foye-Monjault.


Louis Bernard habitait le hameau de Treillebois, paroisse de la Foye, avec Catherine Brunet. Il l'avait épousé en 1720 et ils avaient eu deux enfants. Le sachant journalier, c'est-à-dire appartenant en principe à la catégorie la plus pauvre de la population, on ne s'attend pas à ce qu'il ait grand chose à transmettre à ses héritiers. Aussi est-il surprenant de lire l'énumération de ses biens et ceux de sa femme, et en particulier de leurs nombreuses possessions foncières.

D'une certaine façon celles-ci sont à relativiser, dans la mesure où elles consistaient en de petites parcelles de terrain qui étaient soumises à une taxe seigneuriale. Leur superficie se mesurait en randes de vignes [1], en sillons labourables, en temps de labour (par ex., un terrain d'une demi-journée), en quota de semence (par exemple, un terrain d'une mesure de froment). Le cadastre ci-dessous donne une idée de la taille et de la disposition des champs cultivés à cette époque. La nature très allongée de certaines parcelles devait tenir à ce qu'on les divisait dans le sens des sillons ou randes, en tranches de plus en plus étroites à mesure que les héritiers se les partageaient :

Le cadastre de Treillebois (ca 1820) est ultérieur de 70 ans au partage
des biens de Louis et Catherine, mais le morcellement caractéristique
des terrains reflète bien la description de l'acte notarié.

Les paysans possédaient tous plusieurs celliers pour engranger leurs récoltes et provisions. Chaque terrain ou cellier était soumis à une redevance particulière (au huitain, au sixte, etc. [2]). Celle-ci était payable au seigneur, ou bien, selon le cas, à un autre paysan qui en était propriétaire, généralement sous la forme d'une rente annuelle. En l'occurrence, le seul François Bernard héritait de trois bâtiments (ou parties, dont deux celliers), de 26 terrains et d'une rente.

La localisation géographique des possessions, y compris au regard de la loi, se faisait relativement aux terrains des voisins, nommés dans les actes, et des chemins qui les bordaient aux quatre points cardinaux : le nord, qui se disait « septentrion", l'ouest « couchant », le sud « midi », et l'est « levant ». Par exemple : « dix huit sillons de terre situés à Gript au lieu appelé le Fief du Prieur au sixte, tenant du levant à la terre de Louise Brunet, du couchant et du midi à la terre de dame Giraud, du septentrion à la terre de Philippe Junin. »

Lors du partage, on ne divisait pas seulement les terrains : ici, à l'intérieur d'une maison servant de cellier à Treillebois, les notaires ordonnèrent la construction d'un mur de séparation entre François Bernard et son demi-frère Pierre Cosset : « ledit Bernard est tenu à faire faire avec ledit Cosset, un mur de séparation qui sera commun entre eux, duquel mur Bernard sera tenu aux deux tiers de la faction et matériaux, et Cosset l'autre tiers. » Un arbre de bonne taille constituait également un bien en soit, et s'il s'en trouvait un à la jonction d'une parcelle divisée en deux, il était spécifié qui, des héritiers, en devenait le propriétaire (par ex. dans cet acte : un gros chêne, un pommier).

En plus des mesures agraires, multiples et variables selon les régions, le système monétaire de l'ancien régime était complexe et pouvait prêter à confusion, surtout lorsque l'on considère que la majorité de la population ne savait ni lire, ni écrire. Une livre valait 20 sous, ou 240 deniers. Ces unités servaient uniquement à estimer la valeur des biens. Les paiements se faisaient en pièces de monnaie : le louis, l'écu, etc., et il fallait constamment convertir les unités de compte en unités de paiement. Quand on voit la complexité de l'inventaire, détaillé lors du partage qui suit, on se dit que nos paysans devaient passer un temps considérable à gérer leurs affaires.

Cette carte montre l'emplacement d'une partie des terrains détaillés
dans cet acte. La zone en pointillé mesure environ 5 km d'est en ouest.
L'identification de certains des lieux-dits est hypothétique.

En établissant la position des champs, des vignes et des celliers sur une carte, on peut se faire une idée de certains aspects pratiques du mode de vie de nos aïeux, au XVIIIe siècle et probablement jusqu'à la fin du XIXe :

L'ensemble des terrains était disposé en éventail, dans un rayon de 3 km partant de leur lieu d'habitation à Treillebois. Leur emploi du temps était partagé entre l'exploitation et la maintenance des différents bâtiments et champs, en fonction des tâches requises selon la saison. La distance des terrains les uns par rapport aux autres imposait une rotation, selon les jours, quant au choix du/des terrain(s) à travailler. Un paysan devait donc faire chaque jour 4 ou 5 km à pied, juste pour se rendre sur son lieu de travail et en revenir, sans compter les distances de labours. Il passait la journée aux champs, sans doute en compagnie de certains de ses enfants et autres membres de sa famille en âge de l'accompagner. Maxime Arnaud, dans Souvenirs d'un vieux paysan, parle de « cantines » construites à ici et là parmi les vignes, petites maisonnettes permettant aux paysans de s'abriter des intempéries.

Veuf et infirme, alité depuis plus d'un an, la situation de Louis
n'était plus tenable. Il convoqua François et Marie, ses enfants,
François Bonnin son gendre, et Pierre Cosset son beau-fils,
afin de préparer sa succession.

Les modalités de l'héritage

Catherine Brunet était âgée de 63 ans lorsqu'elle décéda au cours de l'été 1751. La rédaction de l'acte eut lieu l'année suivante, en octobre, non pas chez le notaire, mais dans une pièce basse de la maison du sieur Bernard. En effet, infirme et alité depuis dix-huit mois, Louis se trouvait dans l'incapacité tant de se déplacer que de subvenir à ses besoins. Il fut donc décidé qu'il partagerait ses biens et ceux de sa défunte épouse, sans plus attendre, entre ses enfants. En contrepartie, ces derniers s'engagèrent à prendre soin de lui et à lui verser une rente viagère.

Celle-ci consistait, entre autre, à lui fournir « douze boisseaux de froment à la mesure rase [3], payable par quartier, une somme de huit livres, un carteau de vin rouge, une barrique de première boisson et cinquante fagots de javelles [4]. »

Pour sa part et tant qu'il vivrait, Louis conserverait sa maison, les meubles et les quelques objets qui lui étaient nécessaires pour vivre au quotidien. Il garderait « son bois de lit, sa couverture, cinq linceuls, deux nappes, un coffre, un marche-pied, une écuelle, une assiette, quatre cuillères, un gobelet, le tout de gros étain. Un petit poêlon à queue, une cuillère de pot de cuivre, un petit chaudron, un trois-pieds de fer, une mauvaise serpe tailleresse ».

Ses deux enfants étaient François Bernard, époux de Catherine Bonnin, et Marie Bernard, épouse de François Bonnin dit le Jeune (frère de ladite Catherine), journalier à la Maison Neuve, hameau voisin de Treillebois. Ces deux couples s'étaient mariés ensemble à la Rochénard en 1745. En vertu de la loi, François Bonnin autorisait sa femme, Marie, à l'héritage. Mais il la représentait devant les notaires, notamment pour le tirage au sort des lots.

Catherine avait eu un troisième enfant d'un premier lit, Pierre Cosset, qui héritait d'une part des biens de sa mère [5]. L'inventaire fut dressé par deux notaires résidant à la Foye-Monjault, Me Mathurin Delavaud et Me Charles Bellot. En tout, ils estimèrent les possessions de Catherine à 400 livres, et celles d'ores et déjà léguées par Louis à 250 livres.

Afin de décider de la part de l'héritage qui reviendrait au frère et à la soeur, on sépara la liste des possessions en deux lots, sous la forme de deux billets, qui furent tirés au sort dans un chapeau et qui se trouvent détaillés dans l'acte qui suit.

> Texte intégral de l'acte avec annotations : le partage des biens de Catherine Brunet et Louis Bernard


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Notes
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[1] Rande de vigne : mesure de superficie des vignes. Maxime Arnaud dans Souvenirs d'un vieux paysan : « En 1875, à part quelques petits bosquets de bois, il n’y avait que des vignes plantées, en général, à 1,10 m sur le rang et 1 m sur l’autre sens. Les superficies étaient désignées par « rande » et « quartier ». La rande était de 80 ceps et le quartier était de 80 randes, ce qui équivalait à peu près à l’are et l’hectare ».

[2] Au huitain des fruits, ou au huit : soit 12.5% du profit de la récolte (au sixte devait donc équivaloir à 16.5%, au neuf à 11%, etc.). Voir la Seigneurie en Bordelais au XVIIIe siècle d'après la pratique notariale de Gérard Aubin.

[3] Une mesure rase de froment : mesure remplie de manière que la farine n'excède pas les bords.

[4] Javelle : fagot de sarments de vigne. 

[5] Les bien de Pierre Cosset fils durent être spécifiés séparément car ils sont pas mentionnés dans l'acte dont je dispose. On a toutefois une idée des terrains échus à Pierre, puisque, se trouvant divisés en trois par le partage, ceux-ci sont cités comme jouxtant les terrains échus à François et Marie Bernard.