Un monument prémonitoire


Bénéficiant des travaux du parvis de l'église, le monument a été restauré et installé
au sud de l'église, où se trouvait auparavant la salle de théâtre Sainte-Thérèse.
Un muret d'enclos en pierres du pays est en cours de construction sur la photo
 (fin avril 2019). La municipalité a souhaité faire un ouvrage qui respectait
le caractère du village, en se servant des anciennes techniques de maçonnerie.  

En ce dimanche 25 février 1912, Félix Garnaud, le maire de La Foye Monjault, réunit son conseil de bon matin. Il est 9h. Qu’il y a-t-il de si urgent ?

Depuis plusieurs mois, dans le village, circule une pétition pour la construction d’un monument dédié aux enfants de la commune morts pour la patrie. Un comité pour l’édification de ce monument a été créé l’année précédente, en avril, et son président, le docteur Martin, personnage important du village, envoie un courrier au maire pour demander une subvention et aussi l’attribution d’un emplacement.

Petition du comité de soutien pour l'édification
d'un monument aux morts, datée du 20 avril 1911,
avec la liste des pétitionnaires.

Nous sommes en pleine période électorale, l’élection du nouveau maire doit avoir lieu dans quelques mois et les tensions s’exacerbent. Ce monument fait beaucoup parler. Plusieurs tendances s’affrontent, en particulier celle d’Arthur Birard, lieutenant des Sapeurs-Pompiers et négociant en vins. Ce dernier s’est porté candidat face au maire sortant et il s'oppose à l'érection du monument.

La discussion au conseil est très animée. Il y a là les deux frères Alix et Pierre Barbaud, Charles Sauvaget, Migaud, Geoffroy, Jacques Delage, Jules Nourisson, pour la plupart fermiers au village, et aussi Arthur Birard et Gustave Martin. Le maire faisant partie du comité de soutien essaie de convaincre, mais aux vues des oppositions farouches, met la délibération aux votes.

Vote du conseil municipal du 27 février 1912 : Birard, Géoffroy,
Migaud et Favreau se prononcent contre, jugeant que la place
du village est trop étroite pour y accueillir le monument.

Le « oui » l’emporte de justesse mais les quatre conseillers qui ont voté contre demandent à ce qu’une protestation solennelle soit inscrite à l’ordre du jour. Une subvention de 60 francs est accordée et l’emplacement sera au bord de la place centrale, juste en face des halles. Une approbation sera obtenue de la préfecture.

Des dons avaient été demandés aux habitants du village afin de compléter le financement des travaux. Dès la décision prise, le comité envoie une lettre pour offrir le monument à la commune, ce qui sera accepté lors de la délibération de début mars. Puis la construction de l’édifice démarre sous la conduite d’Albert Dorey, entrepreneur de maçonnerie au village.

Coûts des travaux rapportés en 1912
dans le cahier du conseil municipal.
Extrait du registre de délibérations – Acceptation du monument
offert par le Comité, datée du 5 mars 1912. 
Lors de l’inauguration du 21 avril 1912, le docteur Martin prononcera un discours très emphatique tel qu’on les faisait à l’époque. Une copie sera imprimée et distribuée aux habitants :

Carte postale commémorant le discours
d'inauguration du 21 avril. 


Imprimé du 21 avril 1912 – Discours d'inauguration
que le docteur Martin débute comme il avait terminé
la pétition de 1911, avec les vers de Victor Hugo :
« Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. »

En juin ont lieu les élections du nouveau maire, et c’est Arthur Birard qui l’emporte. Le monument est à présent édifié et il est difficile pour lui de revenir en arrière. Mais à chaque occasion, il en profite pour manifester sa mauvaise humeur. 

Des haies d’arbustes ont été plantées et des grilles ont été édifiées tout autour du monument pour le protéger des chiens errants, avec un portillon dont la clé se trouve en mairie. Plusieurs habitants, en particulier ceux qui ont perdu un proche ont depuis pris l’habitude d’y déposer des fleurs. Pour cela ils amènent des escabeaux afin d’escalader les grilles. Des plaintes sont émises. Lors du conseil du 10 août, le nouveau conseil décide de faire enlever les grilles mais demande au préalable l’autorisation en préfecture, qui renvoie la responsabilité vers le conseil municipal. 

Le docteur Martin écrit alors au préfet pour protester contre cette décision et demande l’arrêt des travaux imminents. Il menace d’envoyer une pétition à la présidence de la République. Malgré cela la municipalité fera enlever la grille. 


Sur cette carte postale, prise de l'intérieur de l'enclos,
la grille est visible derrière le monument.
Des plaques seront apposées pour commémorer
les enfants du village morts à la guerre de 1870.
Une autre plaque sera dédiée à la guerre du Tonkin (Vietnam),
et une autre aux nombreux morts des épisodes de choléra
qui sévirent dans les casernes en France sur le dernier quart du
XIXe siècle. Après la guerre de 1914-18, une nouvelle plaque,
hélas beaucoup plus longue, viendra s’ajouter, puis une en 1945.

Extrait du registre de délibérations – Décision du
nouveau maire Birard de faire enlever la clôture, datée du 10 août,
afin de permettre le libre accès au monument.
Lettre de protestation du Dr Martin envoyée au préfet.
Réponse du préfet, qui juge préférable
de  ne pas s'impliquer dans cette querelle. 

Deux ans plus tard, prétextant que certains coupaient des lauriers de la haie sans en obtenir la permission au préalable, Arthur Birard fait approuver par le conseil le transfert du monument au cimetière. Un courrier est envoyé fin juillet 1914 au préfet mais celui-ci refuse d’en assurer le financement.

Jugeant que l'on narguait son autorité,
le maire Birard ratifie le transfert du monument
de la place centrale vers le cimetière.
Protestation immédiate du docteur Martin
qui envoie une seconde lettre au préfet.
Lequel renvoie une fois de plus
la responsabilité vers le conseil.

Quelques jours plus tard, le 3 août 1914, ce sera la déclaration de guerre avec l’Allemagne, et la liste des enfants du village morts pour la France s’allongera de 34 noms. Une nouvelle plaque sera posée en 1919. 

Ce monument, édifié en 1912 était hélas prémonitoire !

Le traumatisme des habitants sera profond et il ne sera plus question de transférer le monument. Arthur Birard n’en parlera plus jusqu’à la fin de son mandat.

En mai 1923, Auguste Binet et son épouse Eugénie Benoist, qui ont perdu deux fils au combat –Maurice et Jean–, tous les deux sous-officiers, feront une donation à la commune d’une rente de 204 francs pour l’entretien du monument aux morts. Il est vrai qu’à cette date il y avait un nouveau maire (François Arnaud). Celui-ci fera réinstaller la grille.

Décision du conseil municipal de remettre la grille en place (1920).
En 1923, la mairie recevra une donation de la famille Binet
pour l'entretien du monument et des tombes
des soldats au cimetière.
Les plaques des deux fils Binet, tués durant la Grande Guerre.


Le relevé complet des noms figurants sur le monument a été effectué sur Geneanet. Parmi eux, celui d'Albert Dorey, constructeur du monument en 1912, menuisier, cafetier, sous-lieutenant des sapeurs-pompiers du village, mort en 1917 des suites d'une maladie qu'il avait contracté au front.


À propos du Docteur Martin

Louis Gustave Martin sera une figure emblématique du village de La Foye-Monjault en cette période charnière du XXème siècle. 

Louis Martin et Élisabeth Gandelin, ses grands-parents, habitaient à Épannes où naquit son père Louis François Martin en 1832.

Après le décès de Louis, sa grand-mère se remaria quelques années plus tard avec Jean André François, un cultivateur d'une famille aisée habitant à La Foye (le grand-père ce dernier avait été officier municipal à La Foye durant la Révolution). En 1847, son nouveau mari est élu maire de la commune, poste qu'il conservera durant tout le Second Empire.

Devenu notable au village, Louis François Martin y fait la connaissance de Madeleine Benoist, héritière d'une famille de propriétaires du bourg, qu'il épousa en 1853. 

Louis François se fera élire maire de La Foye une première fois, brièvement, à la suite de son beau-père, en 1871, puis de nouveau en 1877 et jusqu'en 1892 (à l'exception d'un court passage de Garnaud entre 1887 et 1888).

De cette union naitront deux fils : Louis Gustave en 1854, et François Alphonse trois ans plus tard.

Poussé par ses parents, Louis Gustave fera des études de médecines, ce qui n’était pas chose courante dans la région à l’époque. Il sera reçu docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1881.

Il délaissera son prénom Louis Gustave pour ne plus signer que Louis, ou le plus souvent « Dr Martin ».

Il s’établira à La Foye l’année suivante, où il s’impliquera dans la vie du village en fondant la Société musicale en 1883, et la Société de tir en 1905.

Dans la lignée de son père il sera adjoint au maire de La Foye en 1903, puis délégué cantonal de Beauvoir la même année. L’année suivante il sera promu conseiller général du Canton.

Très progressiste, il adhérera à de nombreuses sociétés savantes, et en 1903 sera membre de l’association française pour l'avancement des sciences.  Il sera nommé officier d’Académie en 1908. 

Petit, maigre avec une petite barbiche, le docteur Martin sera un personnage central du village durant plusieurs décennies. En effet, il était à la fois médecin, dentiste et vétérinaire, ce qui faisait qu’il était très sollicité. De plus, avec l’appui d’une petite fabrique de produits pharmaceutiques qui se situait dans la commune, au Grand-Bois, il développera la vente par correspondance de produits vétérinaires en diffusant un recueil : La Providence de la Ferme, fascicule de conseils mais aussi de produits pour animaux :

Édition de 1906
  
La Providence de la Ferme, du docteur Martin, édition de 1911
(ouvrage consultable sur cette page)

Ce fascicule sera réédité à plusieurs reprises. De nombreux témoignages de clients vantent l’efficacité de ses produits. Par exemple Ferdinand Chatain fermier à La Foye dit : « Je certifie avoir employé le 20 Octobre dernier le météorifuge-extra du docteur Martin pour mes moutons très enflés par suite d’une indigestion de fourrages verts. En arrivant des champs, l’un de ces animaux meurt sans pouvoir lui porter secours. Mais grâce à ce produit, tout le troupeau composé de 14 têtes, se trouve complètement hors de danger quelques minutes après le traitement ». Mais ne sachant pas signer, il demandera au maire Garnaud de certifier le témoignage.

Il passera a plusieurs reprises des petites annonces dans les journaux pour rechercher des représentants :


Le journal Le Matin du 29 Mars 1900.

Grâce à son réseau de représentants sa réputation couvrira de nombreux départements.

La guerre de 1914-18 enverra au front de nombreux jeunes, laissant le village « sans bras » permettant de faire vivre les familles. En novembre 1914, la municipalité, sous la présidence du maire d’Arthur Birard, fera établir la liste des personnes privées de ressources devant bénéficier de l’assistance médicale gratuite. Ce principe sera renouvelé chaque année, jusqu’en 1918, et bien sûr, le docteur Martin en sera le médecin référent.

Formulaire d’envoi de malade.

Dans le cadre de l’assistance médicale gratuite, il sera nommé inspecteur des enfants assistés et du service de protection du premier âge.

En 1920, il rachètera la grande maison du docteur Béziau, vétérinaire, bordant la place centrale, située à quelques dizaines de mètres du monument aux morts. Dans la petite maison juste à coté, il logera Louis Payrault et sa famille en tant que personnel de service. Louis sera cocher, conduisant la berline lors des visites aux patients et s’occupant des trois chevaux logés dans la grange attenante. Son épouse servira d’intendante et gérante de la maison.

Durant ses dernières années, le docteur Martin, qui était seul et sans enfants, tombera très malade. Les Payrault s’occuperont de lui et le soigneront jusqu’à son décès en 1932. En reconnaissance, il leur lèguera sa maison par testament.

À leur décès, Henry, un des fils Payrault, héritera de la maison avec son épouse Régine. Mais le destin ne les épargnera pas. Leur fils unique, Claude, ayant eu une fille handicapée atteinte de myopathie, tombera en dépression et se suicidera d’un coup de fusil. Inconsolable de la mort de son fils, Henry se pendra.

Beaucoup se souviennent de la splendeur de cette grande maison, et de son immense cave voutée où s’entreposaient alors de mémorables bouteilles datant des grandes années du vignoble de La Foye.


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