Les meuniers de la Foye
et l’ordonnance de 1790

Oudry – Fable de La FontaineLe meunier, son fils et l'âne

Sous l’ancien régime, les meuniers, fariniers et boulangers tenaient une place particulièrement importante au sein de la société. Le pain constituait alors la base de l’alimentation des Français, qui en consommaient beaucoup plus que de nos jours. Les mauvaises récoltes et la fluctuation du prix du blé et des grains pouvaient entraîner la famine.

Dès 1775, la « guerre des farines », en réaction à la disette et à la libéralisation du commerce des grains par Turgot, avait donné lieu à des émeutes populaires, que les historiens considèrent aujourd’hui comme l’un des évènements précurseurs de la Révolution.

Le pouvoir s’était toujours attaché à réguler ce corps de métiers, qui par ailleurs pouvait facilement s’attirer l’hostilité du peuple, d’autant plus lors des périodes de crise et d’agitation sociale. L’ordonnance de juin reflète ici le mécontentement croissant de la population et des autorités à l’égard des meuniers, accusés entre autre « d’exiger plus que le taux ordinaire et de fausser le poids de la farine. » [1] 

En général, comme il était relativement facile pour un meunier de tricher sur la quantité de farine obtenue à partir des grains, les villageois s’estimaient toujours lésés. Ça n’était pourtant pas un métier facile :
« Un meunier devait connaître les qualités des différentes espèces de grain ; la manière de les nettoyer et de les étuver avant de les moudre ; la construction de toutes les pièces d'un moulin, leurs rapports entre elles et leur mécanisme afin de pouvoir faire les réparations nécessaires ; le bon choix des meules qui convient pour la mouture de chaque espèce de grain, séparément ou mélangés, des blés humides et des blés secs ; les mélanges de farine les plus avantageux pour la consommation et l'art de conserver les farines.   
Quand il avait du grain et que les conditions météorologiques le lui permettaient, le meunier faisait tourner son moulin ; il passait le reste du temps à entretenir sa machine. Outre le bail, l'entretien coûtait très cher et le rendement n'était pas toujours assuré. Le meunier devait accorder à son installation une attention permanente : la farine étant très inflammable, le risque d'incendie était important, surtout en été, période de chaleur et de grande activité. Une étincelle sur les meules pouvait suffire à déclencher un incendie. Mais le principal danger était le risque de voir ses doigts broyés entre les meules suite à une mauvaise manipulation, ou de voir ses vêtements pris dans l’engrenage. Et en raison du bruit dans la pièce, il s'écoulait du temps avant de comprendre qu'un drame avait eu lieu. » [2]

Les meuniers de la Foye

À la Foye-Monjault, il y avait à cette époque trois moulins à vent, dont l’existence avait été notée par l’écrivain Louis de Fontanes lors de son enfance dans cette paroisse, dans les années 1760. Un autre témoignage, celui du Baron Dupin, préfet des Deux-Sèvres, le confirma en 1802.

L'un des moulins de la Foye c1910. Ce moulin semble très similaire
à celui construit à Rimbaultaujourd'hui restauré. Pour la manoeuvre des ailes, 
il semble lui aussi être équipé du système Berton'est essentiellement une tour 
maçonnée en pierres du pays. On distingue à gauche la "queue",
une grande poutre allant du sol au toit, et qui permettait de faire tourner le toit
afin d'orienter les ailes au vent. [Cf. site de Pascal Chapron].

Le premier moulin, dit « l’ancien », datait du moyen âge et appartenait au prieuré. Un bail datant de 1400 rapporte que Pierre D’Hauteville, prieur, l’avait loué à Pierre Sarazin, marchand meunier. Il se situait au sud du bourg, sur la route du Puyroux. La déclaration du prieur Müller en février 1790 s’y réfère comme étant associé à un four banal, à savoir que les habitants du village pouvaient l’utiliser moyennant le paiement d’une taxe, qui sera abolie le 15 mars de la même année [3].

Le second, le « Bodin », se situait au nord-ouest sur la route de Rochénard. Vint ensuite le « Barreau » construit vers 1700, non loin de « l’ancien », tous deux nommés après les familles qui en furent d’abord les occupants [4]. Chaque moulin était capable de moudre 750 kg de farine par jour.

L'emplacement précis des moulins apparaît sur le cadastre de 1820.
Au nord le "Bodin", au sud "l'Ancien" et le "Barreau".
La section D1 dite du bourg, avec le "Bodin" (cette section est tournée vers la droite,
à savoir que le nord pointe vers l'est).












Section D2 dite du bourg, montrant "l'Ancien" et le "Barreau".














































En 1790, leurs meuniers étaient :
  • Pierre Rousseau, la cinquantaine, époux de Marie Lamiaud, qui travaillait au moulin du prieuré avec leur fils Jean, âgé de 29 ans, époux de Marie Jeanne Rousseau.
  • Jacques Barreau, âgé de 52 ans, alors époux de Madeleine Nourrigeon, et qui oeuvrait au moulin « Barreau », appartenant toujours à la même famille, avec ses fils Pierre, 22 ans, et Jean, dit Lagrandeur, 17 ans.
  • Et François Dupont, qui devait travailler au « Bodin ».
Les meuniers étaient parfois fariniers, à savoir marchand de farine. Certains furent également boulangers, comme Jean-Baptiste Birard sous Bonaparte. Durant la Révolution, la  paroisse contait deux boulangers : Louis Gaboriaud et Jacques Gilbert.


Quelques mots de patois

  • Manivolle, s. f. — Farine légère qui se met sur les objets et les personnes dans les moulins.
  • Méture ou méteil, s. f. — Blés mélangés.
  • Meulan, s. m. — Pratique d'un moulin. On dit aussi molan.
  • Meulangeur, s. m. — Meulier.
  • Mitron, s. m. — Mite de la farine.
  • Nuble, s. f.— Carie des blés, cryptogame noir [mousse, lichen], pulvérulent.
  • Reboutet, s. m. — Dernière farine.


L’ordonnance du 3 juin 1790

En 1790, les meuniers contestèrent le montant des rémunérations, auparavant convenues avec les officiers municipaux pour leurs services. Jugeant leur salaire insuffisant, ils appliquèrent des tarifs arbitraires qui s’avérèrent très vite impopulaires. Les autorités réagirent en demandant au peuple de dénoncer ceux qui n’appliquaient pas la loi. Selon celle-ci, les meuniers devaient être payés de préférence en nature de blés ou farine, et ne prendre pour paiement que le seizième des grains, dans le cas où ils iraient à la fois chercher les grains et livrer la farine, et le vingt-quatrième si leurs clients se chargeaient de le faire à leur place. Afin d’éviter les irrégularités, les grains devaient être pesés au départ, et de même ensuite la farine.

Tout meunier rebelle s’exposait à une répression sévère. Ceux de la Foye ne durent pas poser problème, puisqu’on ne rapporte aucun autre incident par la suite.

Jean Biraud remplaça en 1794 les Rousseau au moulin du prieuré. Le « Barreau » resta dans la famille jusqu’en 1830, lorsqu’il fut acquis par les Roy, des meuniers venus du moulin de Rimbault près de Beauvoir. Et le « Bodin » fut reprit par la famille Bonneau dès 1815. Les trois moulins étaient encore visibles au début du XXe siècle, mais furent démantelés peu après, victime des progrès de l’industrie et de la concurrence des minoteries.



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Vous pouvez consulter sur la page qui suit le texte de l'ordonnance du
3 juin 1790 concernant la régulation des droits de mouture des meuniers et fariniers.


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Notes
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[1] Henri Sée   [<-]

[2] Extrait de l’article : Moricet père et fils, meuniers    [<-]

[3] Décret du 15 mars 1790 relatif aux droits féodaux, article 23.   [<-]

[4] À savoir les premières familles qui l'exploitèrent et en payèrent le bail. Celles-ci n'en étaient pas les propriétaires, comme le rapporte Necker peu avant la Révolution 

« Sur la Sèvre, de Pamproux à Niort, existaient trente-et-un moulins. Chacun, pris à part, était bien humble et ne ressemblait guère à la grande minoterie à l'anglaise. Ils rendaient cependant de grands services au pays, en fournissant, par toute saison, la farine des riverains, et, pendant les étés secs, les meuniers du haut pays y venaient moudre leur grain. Ces moulins appartenaient aux seigneurs, à des maisons religieuses ou de charité ; aucun n'était la propriété de celui qui l'exploitait. C'est que leur construction et leur entretien coûtaient cher. » [Necker, cité par Baudrillart. Les populations agricoles de la France, II, p153]   [<-]