La colonie pénitentiaire agricole
de Tesson

D’après le texte d’Henri Bastard de Crisnay-Péré : La colonie pénitentiaire de Tesson, ou la « traite des petits blancs » [1]

Au XIXe siècle en France, furent créées des colonies agricoles qui recueillaient des enfants orphelins, pauvres ou délinquants selon les cas.
Ces établissements pouvaient être privés, subventionnés par des sociétés de bienfaisance, ou encore gérés par l'État.

Les colonies qui recrutaient des enfants traduits en justice, généralement pour mendicité ou rapine, étaient en même temps des pénitentiaires, certains servant d’annexes aux maisons centrales.

Appartenant ou non à l’État, elles recevaient une allocation fixe, par jour et par tête. Elles avaient à charge de « procurer à ces enfants mis en état de liberté provisoire, l’éducation morale et religieuse, ainsi que l’instruction primaire et élémentaire, » et leur donnaient une formation professionnelle essentiellement agricole. L’État s’attachait ensuite à faciliter leur placement.

Les enfants internés dans ces colonies y subissaient un régime dur, et l'on relève parmi ceux-ci une mortalité importante. On peut se faire une petite idée de ce que fut la vie à Tesson, à travers quelques photos prises au début du XXe siècle à la colonie de Mettray, en Indre-et-Loire :

Le modèle de Mettray 


Vue générale de la colonie de Mettray, fondée en 1838. Par comparaison,
la colonie de Tesson fut de petite taille, avec une capacité de peut être 150 pensionnaires,
et ne resta en activité que neuf ans.

Les pensionnaires suivaient un emploi du temps rigoureux :

« Le levé a lieu à cinq heure en été, et six heure en hiver ; habillement, ablution, prière et travaux jusqu’à huit heures ; une demi-heure pour le déjeuner et la récréation ; quatre heures de travail ; une heure pour le diner et la récréation ; en été, classe de deux heures pour la trop grande chaleur, puis travail de quatre heures ; en hiver au contraire, travail de quatre heures, puis classe de deux heures à la lumière ; une heure pour le souper, le chant du soir, la prière ; à neuf heures, le coucher. Les enfants reçoivent 750 grammes de pain par jour, du lard et du bœuf à un repas, deux fois par semaine. Le reste du temps de la soupe, des légumes, des fruits, du fromage, etc. Le clairon sonne le passage d’un exercice à un autre. C’est aussi au son du clairon que chaque section se rend à l’atelier ou au champ. » [2]

Groupe d'enfants pensionnaires à Mettray

Surveillant et colons

Salle de classe

Travaux dans la buanderie

Employés aux champs

L'atelier des sabotiers

La séance de gymnastique


Tesson

Dans les Deux Sèvres, la première colonie de ce type ne fut construite qu’en 1873 sur le domaine de Tesson, commune de Prissé [3], jouxtant celle de la Foye-Monjault au sud. Sa fondation fut tout à la fois motivée par des sentiments humanitaires et des calculs commerciaux confinant à l’escroquerie.

Ainsi, le 24 novembre 1873, un certain TARRIDE-BÉLIN, propriétaire du domaine venant de Paris, obtient du ministre de l’intérieur l’autorisation de fonder sur ses terres une colonie pénitentiaire de jeunes délinquants.

Dans une lettre du 30 juillet 1876 adressée au préfet des Deux Sèvres, l’inspecteur général de l’administration pénitentiaire dresse un portrait peu flatteur du fondateur : un homme qui ne voit dans la gestion de la colonie que spéculation d’argent, et le moyen de renflouer ses dettes grâce aux subventions de l’État.

C’est que les relations entre le sieur Tarride-Bélin et l’administration sont tendues. Demandes irrégulières et harcèlements d’un côté, refus et frustrations de l’autre, comme pour le nombre de pensionnaires :
Tarride-Bélin exige 500 détenus, alors que la loi n’en autorise que 300.
De même, d’un point de vue légal, la colonie doit être agricole. Mais elle est en partie industrielle, permettant de meilleurs rendements financiers aux dépends de l’éducation des enfants.

Autre motif de discorde, Tarride-Bélin demande à être nommé directeur de la colonie, ce que le règlement, en tant que fondateur, ne lui permet pas. Face au refus de l’État, il fait nommer l’un de ses hommes, Louis ROZÉ. [4]

En 1874, le règlement intérieur de la maison n’est toujours pas finalisé. Le 20 avril, il est rejeté par l’administration qui ne le trouve pas conforme, tant sur le plan de l’instruction morale et religieuse, que sur le plan professionnel :
la loi exige que les enfants jouissent de la moitié du salaire payé pour leur travaux (chez des employeurs de la région, qui peuvent être des particuliers), mais Tarride-Bélin ne leur accorde que 20 centimes de l’heure.

En dépit de quoi l’affaire ne lui est pas suffisamment profitable, et, le 22 juin 1876, il est contraint de démissionner. Incapable de payer ses fournisseurs et créanciers, ceux-ci deviennent propriétaires du domaine par le biais d’une société fondée ce jour-là : « La Bienfaisance ».

Cependant, l’État craignant que cette acquisition ne constitue une nouvelle étape dans l’exploitation des enfants, on nomme un directeur avec une réputation d’intégrité : Pierre Frédéric Léopold MARCHESSEAU, ancien chef de bataillon du 3e régiment d’infanterie de marine, le fils de Frédéric Théodore, maire et notaire de la Foye, et l'arrière petit fils d'André Augustin VIEN, rédacteur du cahier de doléance de la Foye qui fut lui aussi maire de cette commune. Mais il démissionne en avril 1879, après s’être plaint de ne pas avoir eu accès aux fonds de fonctionnement de la société.

L’État tente d’intervenir et accorde une subvention de 4 000 Frs, le 28 juin 1880. Malgré cela, en octobre de l’année suivante, les ressources sont épuisées et la société remet ses possessions à la disposition du gouvernement. Pour le compte de La Bienfaisance, ce sont MM. GOGUET, propriétaire à Gript, et PETIT-IZAMBERT, ancien négociant à Niort, qui signent la cession. L’État décide alors de fermer la colonie, ce qui sera fait en décembre 1882. Il ne subsiste aujourd’hui plus rien des bâtiments.

Rétrospectivement, la colonie de Tesson fut une calamité pour les villages alentours. Les délinquants, souvent condamnés pour des broutilles, n’en mettaient pas moins le voisinage au pillage. Il y eut de nombreuses évasions et même quelques crimes : le 6 avril 1875, le gardien LEMELLOIS fut attaqué et tué par des détenus en forêt de Chizé.

Cela n’empêchait pas certains colons d’être employés chez des particuliers. En septembre 1874, quinze enfants effectuent des travaux agricoles chez M. Benoit d’AZY, propriétaire du domaine de Labonne ; en juillet 75, ils sont vingt-cinq au domaine de Pommeroux. En septembre, ils sont employés aux vendanges par brigades de dix placées chacune sous la surveillance d’un gardien. Parmi leurs employeurs, des députés, des juges, l’intendant général FRIAND, ainsi que le maire du Grand-Prissé, André Isaac BASTARD, dont la propriété jouxtait les locaux de la colonie.

Les détenus gagnaient 1 F par jour de 14 à 16 ans, et  50 c pour les moins de 14 ans. Par comparaison, en 1881, un inspecteur gagnait 3 000 F par an, un greffier-comptable 2 600 F, un gardien-chef 1 800 F, un gardien 1 300 F, l’aumônier 800 F, et un stagiaire agricole 600 F.

Le personnel de la colonie comprenait un directeur, un sous-directeur, un gardien-chef, un comptable, un chef de culture, un chef-jardinier, un chef de forge, un chef-menuisier, un chef de ferme, un chef de musique, un chef-cordonnier et 14 gardiens, la plupart étrangers à la région.

Parmi eux Jacques LANTIER, né à Prahecq. En 1881, l’abbé RAMBAUD, curé de la Foye, devient aumônier de la colonie, remplaçant dans ce rôle l’abbé DELAVALLE, curé de Beauvoir, membre de la Commission de Surveillance. Aussi de Beauvoir, le docteur PELLEVOISIN avait cette année-là pour charge de soigner les pensionnaires.

Les détenus

D’où venaient ces enfants ? Tout comme le personnel, la plupart n’étaient pas de la région, comme en témoignent les décès relevés plus bas par Nicole. Quel forfait avaient-ils commis?
  • Savin ARENESSE a été condamné à l’âge de 13 ans à une peine de cinq ans de détention pour mensonge et vagabondage : « se moquant du déshonneur ».
  • Charles RICHET, 15 ans, mousse déserteur, à cinq ans pour s’être livré à la mendicité.
  • Marcel SABOURIN, 13 ans, à cinq ans pour avoir volé, de nuit, deux sacs de noix à M. de LAUZON, habitant Marigny (mère décédée et abandonné par son père).
  • Joseph VERGNAUD, 11 ans seulement, condamné à quinze ans pour cambriolages.

Liste d'enfants décédés à la colonie (avec filiation)

Nicole Gauthier, qui partage souvent avec moi le fruit de ses recherches généalogiques, me communiquait récemment la liste qui suit en m'écrivant :

« Le logis de Tesson était à l’origine un prieuré construit au XIe siècle par les moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Maixent [5]Au XIXe siècle lorsque furent créés, sous le nom de colonies agricoles, des colonies pénitentiaires qui furent en réalité de véritables bagnes pour enfants, le logis de Tesson en abrita une qui fonctionna de 1873 à 1882. Les plus connues de ces colonies agricoles et pénitentiaires sont celle de Mettray (1839-1937) et de Belle-Ile-en-Mer (1880-1977). Celle de Tesson est moins, voire peu connue.

C’est au cours de recherches généalogiques que j’ai découvert ce bagne en dépouillant registres des actes de décès de ce qui était alors la commune du Grand-Prissé. Et ce présent travail est le souhait que ne tombent pas dans l’oubli les noms de ces jeunes enfants perdus. Cette découverte fut pour moi une des plus émouvantes que j’ai faite.

Les déclarations de décès s’arrêtent à la date du 23 février 1877 alors même que cette colonie fonctionna au-delà de cette date. Se pose alors la question de savoir où furent déclarés les décès des autres enfants qui y furent enfermés, car il me paraît déraisonnable de penser qu’il n’y en eut plus. »

Voici le nom de quelques enfants qui vécurent et moururent à Tesson : [6]
  • François RAYO, âgé de 11 ans, né à Naples, fils de Pierre Michel RAYO et de Marie ARONASA, décédé le 18 février 1876.
  • Paul MOREAU âgé de 17 ans, né aux Mathes (Charente Maritime), fils de Louis MOREAU et d’Adélaïde COUNIL, décédé le 19 février 1876.
  • Gabriel RÉPIN, âgé de 13 ans, né à Jarnac (Charente), fils de Louis RÉPIN et de Marie GALLAIS, décédé le 29 février 1876.
  • Louis CARRÉ, âgé de 14 ans, né à Chissay (Loir-et-Cher), fils de Sylvain CARRÉ et de Marie DAUBRON, décédé le 19 mars 1876.
  • Lucien Louis FEDORET, âgé de 11 ans, né à Montoire (Loir-et-Cher), fils de feu Lucien FERODET et de Marie GUILLIER, décédé le 22 mars 1876.
  • Jules Désié BIOT, âgé de 16 ans, né à Toutainville (Eure), fils de Jean Arsène BIOT et de Aimée Justine BERTOIS, décédé le 28 mars 1876.
  • Charles Alfred Ernest ROUVROY, âgé de 14 ans, né à Fresnes (Somme), fils de Frédéric ROUVRAY et d’Eliacime SUART, décédé le 1er avril 1876.
  • Pierre Félix MASSÉ, âgé de 11 ans, né à Bordeaux (Gironde), fils de père inconnu et de Clara MASSILLON, décédé le 3 avril 1876.
  • Louis Auguste GIFFARD, âgé de 18 ans, né à Gournay (Seine Maritime), fils de père inconnu et de Prédestine Aimée GIFFARD, décédé le 23 avril 1876.
  • Constant Nicolas Joseph POUILLADE, âgé de 12 ans, né à Bertincourt (Pas-de-Calais), fils de Constant Joseph POUILLADE et de Marie Catherine Josèphe TABARY, décédé le 16 mai 1876.
  • Louis Victor ROUTIAU, âgé de 14 ans, né à Voultegon (Deux Sèvres), fils d’Isidore Routiau et de Marie Niaut, décédé le 17 mai 1876.
  • Alexis Charles LECONTE, âgé de 11 ans, né à Paris, fils de Louis Emile Eugène LECONTE et d’Augustine Julie METHÉE, décédé le 27 mai 1876.
  • Jean dit Marcelin DUFOSSÉ, âgé de 12 ans, né à Pérignac (Gironde), fils de père inconnu et de Françoise DUFOSSÉ, décédé le 9 juin 1876.
  • Germain ABOULY, âgé de 15 ans, né à Paris, fils de Guillaume ABOULY et de défunte Marie MALY, décédé le 13 juin 1876.
  • Arsène BRUNG, âgé de 13 ans, né à Biron (Charente Maritime), fils de Jean BRUNG et de défunte Marie BRUNG, décédé le 19 juillet 1876.
  • Charles Alexandre BAILLY, âgé de 13 ans, né à Sorel (Somme), fils de Charles François BAILLY et de Marie Hortense FLOMION, décédé le 4 août 1876.
  • Henri BELLY, âgé de 12 ans, né à Foussignac (Charente), fils de Joseph BELLY et de Marie GUILLÉ, décédé le 29 août 1876.
  • Edouard, âgé de 10 ans, né à Château-Bernard (Charente), fils de père inconnu et de Jeanne RUTELLIER, décédé le 29 août 1876.
  • Louis Alexandre FOUBERT, âgé de 15 ans, né à Evreux (Eure), fils de Louis Alexandre FOUBERT et de Marie Julie Ernestine QUESNEL, décédé le 24 septembre 1876.
  • Léon Joseph DERAËSE, âgé de 12 ans, né à Sequedin (Nord), fils de Pierre DERAËSE et de Justine CHOIRA, décédé le 20 octobre 1876.
  • Louis Benoit VILLETTE, âgé de 13 ans, né le 7 novembre 1863 à Verton (Pas-de-Calais), fils d’Auguste VILLETTE et de Florine LELEU, décédé le 1er janvier 1877.
  • Hermel Désiré Marie BRANGEON, âgé de 15 ans, né à Champtoceaux (Maine-et-Loire), fils de Julien BRANGEON et de Madeleine MARY, décédé le 23 février 1877.


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Notes
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[1] Bulletin de la Société Historique et Scientifique des Deux Sèvres, 2e série, Tome XIII, 1980, n˚1.   [<-]

[2] Grand Dictionnaire universel Larousse. s. v. Mettray. 

En ligne, l'histoire de la colonie de Belle-Ile-en-Mer publié par Jean Claude Vimont sur Criminocorpus, rapporte notamment les brimades qu'y subissaient les enfants, et qui conduisirent à une révolte, ainsi qu'à l'évasion de 56 d'entre eux. En voici un extrait : 

« L’évènement marquant de l’histoire de la colonie Belle-Île est l’évasion massive de cinquante-six pupilles en 1934, que d’aucuns retiennent sous le nom de la « Chasse à l’enfant », en référence au titre du poème écrit par Jacques Prévert, ou encore « scandale des bagnes d’enfants ». Jacques Bourquin résume ainsi cet épisode : « Depuis plusieurs mois, le climat est médiocre à l’intérieur de l’institution. Un soir d’août 1934 éclate un incident au réfectoire, un incident apparemment bénin. Contrairement au règlement, un colon a mangé son fromage sans avoir bu sa soupe. Il est puni [et passé à tabac], ses camarades du réfectoire se solidarisent avec lui, c’est le début d’une révolte que les personnels n’arrivent pas à contenir. Les pupilles franchissent les murs de la colonie, se répandent dans toute l’île où se trouvent, en cette période, beaucoup de vacanciers ». Une « battue » est organisée afin de retrouver les enfants. Les habitants de Belle-Île et les touristes sont mis à contribution, et pour les motiver, une récompense de vingt francs par enfant trouvé leur est promise, certains gagneront même jusqu’à deux cents francs. Cette forte mobilisation a permis de retrouver tous les enfants, qui ont reçu une sévère correction. Une campagne de presse qui durera trois ans est alors menée par Alexis Danan, grand reporter pour le journal Paris-Soir, afin de dénoncer les pratiques de ces « bagnes » pour enfants et de sensibiliser l’opinion publique. Il lance des appels à témoignages et met en cause d’autres colonies telles que celle de Mettray, en Indre-et-Loire. »    [<-]

[3] Aujourd’hui commune de Prissé-la-Charrière, le domaine de Tesson, qui était en 1980 la propriété de la famille Giraud-Margat, constituait à la fin de l’ancien régime une seigneurie appartenant au chevalier de la Perrière, seigneur de Thorigny, ancien mousquetaire et lieutenant des maréchaux de France. Ces titres ne l’empêchèrent pas d’acquérir de la Nation, le 2 mars 1791, le prieuré de la Foye et les huit métairies attenantes qui en dépendaient. Il perdrait par la suite tous ces biens, y compris le domaine de Tesson, pour avoir émigré.   [<-]

[4] Un rapport de police indique que Louis Rozé, fleuriste, et sa femme, piqueuse de bottines, s’étaient compromis pendant la Commune, ce qui était très mal vu de l’État à cette époque.   [<-]

[5] Les Bénédictins fondèrent le prieuré de la Foye à la même époque que celui de Tesson. D'après Châteaux, manoirs et logis des Deux Sèvres (éditions Patrimoine Média) : « Le prieuré de Tesson, construit au XIe siècle par les moines de l’abbaye bénédictines de Saint-Maixent, était également une seigneurie et recevait dîmes et droits seigneuriaux. Il dépendait de Thorigny, appartenant aux comtes du Poitou. En vente au XVIe siècle, Tesson fut acquis par Hugues de Fouchier. Il échut ensuite à Catherine des Francs, René de Castello, puis à Pierre, son fils, et à François son petit-fils, mort sans postérité. Tesson passe aux la Perrière jusqu’en 1792, date à laquelle Henri-Charles émigra. Au XIXe siècle, furent créées sous le nom de colonies agricoles, des  colonies pénitentiaires. Fin 1873, une de ces colonies fut créée à Tesson, qui fonctionna jusqu’en 1882. »   [<-]

[6] Nicole Gauthier   [<-]


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