Le (très) difficile remembrement – Zizanie au village !


Le contexte historique

C’est Bonaparte qui le premier lancera le vaste chantier de cadastrer l’ensemble du territoire Français. Institué en France par la loi du 15 septembre 1807, c’était avant tout un moyen d’avoir un outil juridique et fiscal concernant la propriété, et surtout une base pour la collecte de l’impôt foncier.

En ce qui concerne La Foye, ce chantier sera dirigé par François Augustin VIEN, géomètre, fils d’un des premiers maires de La Foye. Chaque parcelle sera mesurée, répertoriée sur un plan, et son propriétaire identifié. Le plan général et détaillé sera publié en 1820, sous forme d’une grande carte visible actuellement en mairie.


Un morcellement extrême

Ce qui frappe, en regardant ce plan, c’est l’extrême morcellement du territoire de la commune, en particulier à Treillebois :


Le Fief du Pont à Treillebois.

Ou Limouillas. C’est là où le vin avait acquis la meilleure réputation au XVIIIème siècle, au point d’être cité dans la plupart des ouvrages de l’époque :


Le Canton des Casserons, à Limouillas.

Ou bien au Bas-Fairault. Ci-dessous le Fief de la Plante aux Moines, où furent plantées les premières vignes, appelées « plantes », au début du moyen âge par les moines du prieuré :


Le Fief de la Plante aux Moines.

Beaucoup de parcelles ne font que quelques mètres de large sur 20 à 30 mètres de long. Elles sont constituées de rangs de vignes, appelés « randes » dans les documents d’époque. Fréquemment les parcelles adjacentes appartiennent à des propriétaires différents. D’ailleurs cela se retrouve au XIXème siècle dans les actes notariés de successions. On y voit de longues listes de parcelles de faibles surfaces, parfois dispersées sur plusieurs communes.

Dans un acte de vente effectué en l’an X (1802), par André Augustin VIEN, maire et notaire à La Foye (le père du géomètre), on peut lire : « Vente entre Pierre BERNARD et Alexis LÉVESQUE, pour le prix de 200 francs, d’une pièce de vigne contenant environ 30 randes, située au tènement du Bouquet, de la dite commune de La Foye-Monjault, confrontant du levant à la terre de Jean Marie BERNARD, du couchant à celle des héritiers GABORIAUD, et autres fossés et haie entre deux, faisant partie de la dite vigne, du midi au chemin dit de la Moinarde, et au nord à la terre de feu Pierre BAUDIN… » 

On voit ici la difficulté a décrire précisément l’emplacement de cette vigne, c’est pourquoi le notaire est obligé de préciser le nom des propriétaires des parcelles environnantes avec les mots « couchant » et « levant », et pour plus de précautions il écrit plus loin : « l’acquéreur a déclaré parfaitement connaître la dite pièce de vigne sans autres désignations, et s’en contenter… ».

Il est vrai qu’à cette date le cadastre de la commune n’a pas encore été effectué, et qu’il est difficile d’être plus précis. 


Un travail entièrement manuel

À l’époque, tout le travail de la vigne se fait à la main : taille, entretien, vendanges. Seul le labour et le transport des sarments (appelés « javelles »), et aussi la récolte des raisins nécessitent l’utilisation d’un cheval.

Une situation qui durera jusqu’après la Seconde Guerre mondiale !

Avec la crise du phylloxéra des années 1880, la vigne disparut presque complètement pour laisser place à l’élevage et aux cultures céréalières. Les « champs », autrefois « vignes », se révélaient peu pratiques à exploiter et beaucoup trop petits. Il fallait sans arrêt se déplacer d’un lieu à l’autre. 

Mais l’habitude était là et l’on s’en accommodait. 

Il y avait bien eu au fil des successions ou des ventes, des regroupements de parcelles de-ci de-là, mais globalement, jusqu’à la guerre, la situation avait peu évolué. 

130 ans plus tard, le cadastre napoléonien était toujours d’actualité !


L'introduction des tracteurs


Le MacCormick-Deering 15/30. Plus de 100 000 exemplaires
vendus entre 1921 et 1929 (Les tracteurs 15/30, 22/36, 10/20)

En 1920, le village avait vu l’arrivée des premiers tracteurs, des McCormic, mais ceux-ci, très couteux pour l’époque, avaient été mis en commun dans le cadre de la Société de battage. Roger JAMARD, son président, les utilisait pour des tâches diverses, mais cela restait anecdotique.

On avait vu également l’arrivée des premiers outils mécaniques dans les fermes (fauchage, fanage, herses, etc.), mais la traction par chevaux en faisait un emploi limité.

Après la Seconde Guerre, des subventions dans le cadre du plan Marshall financé par les Américains, avaient permis à un certain nombre de propriétaires d’acquérir des tracteurs, tracteurs américains bien sûr. 


Le Ferguson TE20, affectueusement surnommé « Petit Gris »,
fut produit en Angleterre dès 1946 (Massey Ferguson).

Le premier fut acheté par Raymond MORIN, du bourg. C’était un Ferguson, acquis chez Canghilem, un mécanicien d’Usseau qui s’était mis importateur pour l’occasion. De son coté, Roger LAIDET, bricoleur à ses heures, en avait fabriqué un. Mais l’utilisation de pneus de camions, trop lisses, faisait qu'il patinait dès les premières pluies. Cela amusait tous les voisins.

Puis les autres fermes suivirent le mouvement général, mais les champs, beaucoup trop étroits, n’en permettaient pas une utilisation pratique.

Sous la pression de ces nouveaux propriétaires voulant cultiver avec du matériel, l’idée d’un remembrement général, et regroupement de parcelle, se fit jour. Un dossier fut déposé en préfecture en 1946, puis accepté. 

Le conseil municipal lança le processus en 1947. Une commission d’arbitrage fut nommée, avec des représentants du bourg et de chaque hameau. Joseph MOREAU du Grand-Bois en faisait partie. Et pour éviter de trop grande disparité dans la qualité des terres, on décida d’effectuer le remembrement par Fief. On souhaitait limiter l’impact. Et l’on décida aussi d’exclure les quelques vignes que l’on avait gardé dans chaque ferme pour la consommation personnelle.


Des discussions sans fin !

Mais les paysans étaient très attachés à leurs terres. De plus, ceux qui n’avaient pas encore acheté de tracteur n’étaient pas favorables au changement. 

Bien qu’il n’y ait que très peu de différences sur les sols composant la commune (voir ci après), chacun pensait qu’il allait récupérer des terres bien moins bonnes que celles qu’il allait céder. Et plus personne ne voulait parler dans les commissions car l’on soupçonnait ceux qui arbitraient de bien se servir en premier. Cela entraînait des discussions sans fin, sur fond de jalousie. 

En 1953, le mandat de René BERLOUIN, le maire ayant succédé à Édmond PERROT, celui qui avait initialisé le remembrement, expira. 

Aux discussions sur le remembrement s’ajoutèrent les positions partisanes. Beaucoup étaient politisés, Droite et Gauche s’affrontaient. Jamais on n’avait vu un tel déchainement de passion. 

Ce fut Albert ROUBY, représentant de la Droite, qui l’emporta. 

Beaucoup de voisins étaient fâchés et ne se parlaient plus. Ceci s’étendait aux femmes et aux enfants. 

Le remembrement s’acheva en 1956. Dix années avaient passé. 

Après bien des discussions, chacun avait finit par obtenir des parcelles beaucoup plus grandes, bien plus propices à la culture. Mais les rancœurs subsistèrent pendant de nombreuses années. 

Plus tard, il y eu encore des échanges de terres pour améliorer la situation, pour arriver au paysage actuel.

Puis ce fut le grand exode rural.

De près de 40 fermes au début des années 50, il n’en subsiste plus aujourd’hui qu’une poignée (six actuellement). La mécanisation et la mondialisation entrainèrent une transformation complète de la vie du village. 

À partir des années 60, avec la réduction du nombre de fermes, de nombreux jeunes succombèrent au charme des métiers tertiaires. Beaucoup devinrent postiers, gendarmes, militaires, au bien travaillèrent à la SNCF. Les femmes, elles, choisissaient de travailler dans les assurances et mutuelles, alors en pleine expansion dans la ville voisine de Niort. 

Mais la nostalgie des jours heureux au village fit qu’un certain nombre y revint à l’heure de la retraite, heureusement car le nombre d’habitants de la commune avait fortement diminué.

Malgré cela quelques dissensions subsistèrent à l’époque des exploitations laitières. Jusqu’à la fin des années 70, chaque ferme du Canton avait l’obligation d’envoyer son lait à la laiterie de Beauvoir. Quand celle-ci ferma, en 1986, il y eut deux clans. Ceux qui choisirent la laiterie d’Echiré, et ceux qui préférèrent la laiterie de Surgères et deux ans plus tard la Chapelle Thireuil. Il est vrai que les petites différences de prix d’achat du lait pouvaient influencer. Mais cela créa des problèmes pour l’organisation des tournées de ramassage.

La fin des exploitations laitières au début des années 2000 relégua dans l’oubli toute cette période difficile.


C'qu'en pensent les anciens

Et dans une langue qui était encore en vigueur a La Foye jusque dans les années 50, en tout cas chez les anciens... Paru dans la revue Le Picton n˚116 (mars 1996) :









    À propos du sous-sol de la commune

    La commune de La Foye se situe sur une longue colline de calcaire, recouverte d’une fine couche de terre argilo-calcaire, appelée « Groie ». Cette couche, de 10 à 30 centimètres maximum, issue de la décalcification du calcaire, donne un sol brun rougeâtre comportant la plupart du temps des fragments de roche. 

    Fertile mais vite asséchée, elle est très propice à la culture de la vigne. 

    Par contre, pour la culture des céréales ou en prairie pour faire paître le bétail, son exploitation est plus difficile. 

    Certaines zones comme les terres proches du bois des Loges étaient moins recherchées car présentant un sol rouge, gluant l’hiver et dur l’été.

    À l’inverse, les terres entourant le village, et celles à l’est de Treillebois en allant sur Limouillas, avaient la réputation inverse. Parmi elles, le Fief de la Plante aux Moines était particulièrement recherché car composée d’une Groie très fine. C’est pour cette raison que les moines l’avaient choisie pour la plantation des premières vignes. 

    Lors du passage de l’élevage à l’exploitation massive des céréales, le problème du manque d’eau devint crucial. Plusieurs effectuèrent des forages mais ce fut compliqué. Par exemple, au Fief du Moulin, il fallut creuser jusqu’à 120 mètres pour en trouver ! Mais c’était le passage obligé pour arriver à des rendements corrects.  Encore de nos jours, certain au village ont la nostalgie de la grande époque de la vigne, et une association, les « Fiefs Viticoles », en entretiennent régulièrement le souvenir.

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