André Jules Bory


L'église Saint-Roch et son quartier du 1er arrondissement,
à Paris, où naquit Bory en 1717. 

André Jules Bory naît à Paris le 17 août 1717. Il est le fils d'un notable parisien, Charles Gabriel Bory, grand maître des Eaux et Forêts de la généralité d'Orléans, et de Jeanne Flory de Lessart [1].

Louis XIV est mort depuis peu. On assiste sous la régence du duc d’Orléans à un renouveau politique. Longtemps bridée par la monarchie, la noblesse retrouve son ascendant : alliée aux grands notables, elle remplace les ministres du roi en formant des Conseils.

Philippe d'Orléans a conclu un marché avec les parlementaires  : il a restitué le « droit de remontrance » au parlement de Paris en échange de son soutient face au duc du Maine. Cette manœuvre lui a permis d'être nommé régent au détriment de ce dernier, contre la volonté testamentaire de Louis XIV. La monarchie en sort fragilisée.

C'est néanmoins pour la France une époque de paix et de prospérité, en contraste avec les années passées. Les récoltes sont bonnes, la population augmente.

Le Collège des Quatre Nations (ou collège Mazarin), quai de Conti,
aujourd'hui siège de l'Institut de France.

Adolescent, Bory fait des études de théologie et de philosophie au collège Mazarin. Après quoi il est admis à l'Oratoire de la rue Saint-Honorée [2]. Il a vingt ans à la mort de son père. Peut être Jeanne de Lessart se remarie-t-elle ? En tout cas, elle va déléguer la tutelle de ses enfants à Claude-Jean-Baptiste Raimblot, avocat au parlement de Paris.

Si nous ne savons rien de son père ni de son tuteur, l'écrivain Louis de Fontanes nous rapporte que Bory fut janséniste, mouvance politique très populaire dans le milieu parlementaire. À cette époque, en dépit de leur rang, les avocats commencent à s'impliquer dans la vie politique française : en 1730, la condamnation royale du mémoire d'un avocat janséniste entraine une confrontation entre la couronne et le barreau de Paris. L'affaire fait grand bruit, dure plus d'un an et se termine par une longue grève, mettant en évidence la faiblesse d'un pouvoir monarchique prétendument absolu. [14]

Le Jansénisme
Cette doctrine se développe principalement en France au XVIIe siècle, au départ comme un mouvement de contestation au sein de l'Église catholique (opposition à certaines de ses évolutions, débats sur la grâce et le salut [16]).

Les jansénistes sont hostiles aux jésuites, une congrégation au service du Saint-Siège perçue comme trop puissante. S'ils ne rejettent pas officiellement l'autorité du pape, contrairement au protestantisme, leurs rangs comptent de nombreux gallicans [20].

Ce mouvement s'oppose également à l'absolutisme royal, c'est-à-dire à l'ingérence de la couronne dans les affaires de l'église et du parlement. En son temps, Louis XIV l'avait considéré comme le nouveau visage de la Fronde et il avait persécuté ses adhérents.

Objet des jeux de pouvoir des grands du royaume et de la papauté, les débats théologiques peuvent se transformer en attaque politique contre telle ou telle faction (comme l'affrontement entre Bossuet et Fénelon lors de la querelle du quiétisme) [15]. Bénéficiant d'une popularité croissante au sein des élites, le jansénisme va rapidement se politiser et former des réseaux d'influence [3], sur le modèle des protestants et de la franc-maçonnerie, les alliances entre ces mouvances n'étant pas rares.

Ce courant, qui se distingue par son rigorisme spirituel, va profondément influencer Bory. Au delà de l'ascendant possible de son père et de son tuteur, les longues années qu'il passe à l'Oratoire, fief janséniste, vont forger son caractère et ses opinions. Les convictions acquises durant ses études constitueront la base de son engagement politique à l'approche de la Révolution.

Études à l'Oratoire
À l'arrivée de Bory en 1735, la congrégation de l'Oratoire, ou Société de l'oratoire de Jésus, est l'une des principales institutions rivales des jésuites. Fondée par le cardinal de Bérulle en 1611, elle possède de nombreux établissements à travers la France. Dès le XVIIe siècle elle compte parmi ses membres certains des défenseurs les plus ardents des thèses jansénistes, tel que le père Pasquier Quesnel. Sous le règne de Louis XIV ce dernier est l'un des principaux chefs de file du mouvement avec le théologien Antoine Arnauld, professeur à la Sorbonne.

Bory est mis en pension complète à l'Oratoire. Il n'en ressort prêtre que 22 années plus tard [4], âgé de 40 ans.


L'église de l'Oratoire du Louvre fut vendue durant la Révolution 
puis transférée aux Protestants en 1811. 

Les bâtiments de l'Oratoire où Bory fit ses études de 1735 à 1757,
à deux pas de l'église Saint-Roch [Illustration : site François Guizot]

Départ pour Niort
En avril 1757, les fonctions de prêtre cumulant celles d'enseignant, il se voit offrir un poste à l'Oratoire de Niort. Ce collège est le rival de celui des jésuites à Poitiers, qui est toutefois plus riche et mieux entretenu. Mais il jouit d'une belle réputation auprès des élites niortaises, en particulier grâce à son Académie littéraire et son laboratoire [11]. L'un de ses premiers élèves y sera Jean-Joseph Mestadier, natif de la Foye-Monjault, futur évêque constitutionnel des Deux Sèvres.

Cette peinture représente le père De La Salle [18]
 enseignant à une classe vers la fin du règne de Louis XIV.
Cinquante ans plus tard, la salle de classe de Bory à l'Oratoire
ne devait pas être très différente, en particulier pour ce qui est
des élèves, qui étaient des garçons issus de familles bourgeoises.

Fiche des archives de l'Oratoire se rapportant à Bory,
indiquant qu'il y était pensionné pour une somme
de 400 livres par an, plus 200 pour ses études.

À Niort, Bory est parrain d'André Augustin Vien, fils cadet d'une modeste famille de maçons. Le célibat ecclésiastique ne l'empêchera pas d'éprouver à son égard des sentiments paternels et, tout au long de sa vie, il aura pour son filleul l'amour d'un père adoptif. Il veillera en premier lieu à son éducation, puis il interviendra auprès de sa famille, à Paris, afin d'obtenir pour lui une charge de notaire. [5]

En août 1762, cédant en cela aux pressions jansénistes, Louis XV ordonne l'expulsion du royaume des jésuites. En principe Bory devrait s'en réjouir, mais la fermeture de l'établissement rival de Poitiers est le moindre de ses soucis. [6]

Comme nombre de ses collègues, il supporte de plus en plus mal l'Oratoire. Le collège connaît alors une période de crise. Ici comme à Paris, les partisans du jansénisme sont en conflit avec les autorités de l'institution. Bory est de ceux-là. La discipline et les sanctions imposées par la règle sont par ailleurs jugées trop sévères par les professeurs. Mais le problème le plus pressant réside dans l'état de délabrement des bâtiments et des classes. Le budget de l'Oratoire dépend de celui de la ville de Niort, qui a été fortement diminué en raison des coûts générés par les conflits militaires sous Louis XV.

Curé de la Foye-Monjault
La décision de quitter l'établissement vient-elle seulement de lui ? Sa fiche n'en fait pas mention. Au cours des six années qu'il enseigne à Niort, Bory à l'occasion de se forger des relations dans la région. Pierre François Marchet, curé de la Foye-Monjault depuis 1744, compte de la famille tant au village qu'à Niort. En août 1763, il démissionne en sa faveur, peut être en échange d'une rente viagère, ce qui était coutume si le curé n'était pas nommé par l'évêque. Mais Bory a aussi pu bénéficier de l'influence de Jean Guillaume Mestadier, le père de son élève, notaire royal et apostolique, c'est-à-dire notaire de l'évêque [12].


L'église Saint-Simon et Saint-Jude à la Foye-Monjault,
où officia le père Bory de 1763 à 1789.

Curé du village, Bory tient classe chez lui, à la maison curial (presbytère) où il réside, voisine de l'église. Pour ses élèves, chaque journée commence par une messe. Ce sont surtout les notables du village qui lui confient leurs garçons, mais certains enfants viennent de Niort. Ceux-là sont mis en pension au bourg, afin d'y recevoir une éducation préparatoire pour leur entrée à l'Oratoire. [17]

Louis de Fontanes : témoignage d'un contemporain
Le hasard à voulu qu'un homme de lettre, dans sa jeunesse, vécu auprès du curé. Sans ses souvenirs, nous ne saurions sans doute rien de sa personnalité. Selon lui, le père Bory fut un personnage austère, capable d'une extrême sévérité envers ses élèves.

Louis De Fontanes passa quatre ans
à la Foye-Monjault, de 1764 à 1768.

En 1764, Bory vient tout juste de prendre ses fonctions à la Foye lorsqu'il se voit confier les deux frères De Fontanes. Leur père Pierre Marcellin est alors inspecteur des manufactures de Niort. Ce sont peut-être des difficultés financières qui justifient cette décision, autant que les mauvais résultats scolaires de l'aîné, Dominique. Inscrit en cinquième au collège de l’Oratoire, ce dernier souffre d'un mauvais état de santé et supporte mal la sévérité du Père Rouge de Montant, son professeur.

Curé prodiguant une éducation privée à deux élèves sous sa tutelle,
comme ce fut sans doute le cas avec les frères De Fontanes.

Si ce choix s'avère économique, les deux élèves n'y gagnent pas au change quant à la discipline imposée par leur instituteur. Sans doute pour cette raison, Dominique, jugé trop fragile, retournera à l'Oratoire l'année suivante. Mais pas le jeune Louis. Resté seul au village il y mène une vie rude : Bory l'envoie au beau milieu de la nuit évoquer le Saint-Esprit, à la lueur d'une chandelle, et il lui faut traverser le cimetière... On parle de « tortures physiques et morales », si bien que le jeune homme, âgé de seulement onze ans, s'enfuie à la Rochelle en 1768. Il tentera de s'y embarquer comme mousse, mais il est rattrapé à temps et inscrit à l'Oratoire où il retrouve son frère.

Le curé n'en fut pas moins un professeur efficace puisque De Fontanes sera l'un des meilleurs élèves de sa promotion. Autre paradoxe, l'écrivain gardera toujours pour lui un profond respect : il écrivit un jour à son ami, l'essayiste Joubert, « j'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le Père Bory, mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principes comme l'Assemblée nationale... »

En visite à Paris
En janvier 1774, apprenant que sa mère est mourante, Bory se rend à Paris. C'est aussi pour lui l'occasion de revoir la ville où il a grandi, son quartier ainsi que l'Oratoire. Que de changements en vingt ans ! Il retrouve l'activité fiévreuse de la capitale et ne peut s'empêcher de comparer cette ville avec la vie, si paisible, à laquelle il s'est accoutumé au village...

Il reste trois mois et ne part qu'après s'être entendu sur la succession de ses parents avec ses deux frères, André et Gabriel (qui est garde de marine), et sa sœur Constance.

À Versailles, Louis XV décède le 10 mai. L'impopularité de ce roi est telle que sa mort donne lieu à des festivités dans les rues de Paris. Sentiment que Bory partage et relaie au village, dans un climat déjà fortement politisé. Plus tard, les bonnes intentions de Louis XVI n'infléchiront pas ses convictions à l'égard de la monarchie. Même si grâce à lui si la Révolution américaine a aboutie, porteuse en soit des idées populaires, la France en sort ruinée...

Violence et disette au village
Après son voyage à Paris, la situation ne cesse de se dégrader en France. L'économie va mal, ce sont des années difficiles.

En 1785, il évoque brièvement dans les registres paroissiaux l'affaire du meurtre du villageois Pierre Arnaud dans l'acte de décès de ce dernier. À cette occasion, il n'hésite pas à rapporter la rumeur selon laquelle le coupable aurait été Louis, le frère du défunt.

Acte de décès de Pierre Arnaud, dit Bernuchon.















Ce meurtre, fait rare à la Foye, reflète l'humeur générale. Les récoltes sont mauvaises, les vignes gèlent. Le village est au bord de la famine et les mendiants sont nombreux à la sortie de l'église.

Le vieillard Isaac Jousseaume, marguillier, tient encore le registre du Matricule [19], mais comme partout dans le pays, la paroisse n'a plus les moyens d'aider qui que ce soit. On se souvient encore du temps où les moines du prieuré distribuaient aux mendiants du pain et de la soupe... En hiver, ils les hébergeaient parfois dans l'un des deux logis. Mais Montierneuf et l'ordre des bénédictins était en déclin : les derniers moines avaient quitté le village et le monastère avait depuis fermé ses portes.

Un engagement à la fois politique et religieux
À l'annonce des États-généraux, en 1788, Bory a 71 ans. C'est un orateur engagé, favorable à l’opposition parlementaire et aux idées révolutionnaires. Sa philosophie n'a évidemment rien à voir avec l'anticléricalisme de Voltaire. Relativement à son rang, il est pauvre et considéré comme un saint par ses paroissiens : on rapporte qu'il dort sur un lit de javelles et de cendres.

En réalité cette image d'Épinal est à tempérer : jusqu’en 1789, la cure lui rapporte un salaire de 700 livres par an, auquel viennent s'ajouter les 1800 livres de pension annuelle qu’il reçoit de l’héritage de sa mère depuis 1774 [7]. Cette somme lui suffit amplement à subvenir à ses besoins. Il s'agit toutefois d'une « aisance » relative, qui n'a de sens que comparée au niveau de vie très modeste de ses paroissiens, dont une partie, selon la saison, se trouve réduite à mendier.

On peut penser qu'avec ses soutiens il aurait pu obtenir un poste plus lucratif, comme il l'a fait pour son filleul. En dépit de quoi il a visiblement choisi de rester « simple curé » de campagne. Est-ce par vocation ? Il laisse en effet l'impression d'un homme au caractère orgueilleux mais modeste d'ambition, sans doute poussé en cela par son ascétisme religieux [21].

Le mythe du saint « dormant sur un lit de javelles et de cendres », qu'il s'est forgé, est propre à son époque : comme tous ses contemporains à l'exception des nobles, Bory a toujours pour souci de paraître plus misérable qu’il ne l’est vraiment. Non pas qu'une telle attitude lui soit nécessaire d’un point de vue fiscal : contrairement à la majorité, qui vit dans la crainte permanente d’une augmentation de l’impôt (qui serait exigée si l'on venait à les croire plus riches), il est exempt de la taille. Mais il tient à être vu comme solidaire de ses ouailles.

Il s'identifie avec ses paroissiens et, malgré son origine sociale, se conçoit entièrement dans le camp des pauvres. D'autant qu'entre lui et Müller, l'abbé commendataire du prieuré de la Foye, se joue tout le conflit qui oppose en France le haut et le bas clergé. Sous Louis XVI, le haut clergé ne compte plus que des nobles. Les abbés sont nommés par le roi. Ils gagnent souvent des sommes faramineuses et n'ont pas à travailler. Par surcroît, ils méprisent ouvertement les membres du bas clergé, contraints de faire toute la besogne pour des salaires de misère. Le noble Müller prélève ainsi chaque année plus de 10 000 livres sur le dos de sa paroisse.

Dès lors Bory adhère vraisemblablement au richérisme, doctrine liée au jansénisme, très populaire au sein du bas clergé. Ses défenseurs souhaitent remettre en question la hiérarchie ecclésiastique et faire en sorte que les prêtres aient de meilleurs revenus, au détriment des évêques et des chanoines [8].

Révolution et retraite
Dès le mois de septembre 1788, le ton de l'assemblée paroissiale à laquelle il participe n'est pas tendre pour Müller, qui sera traité de « gros décimateur » dans le Cahier de doléances. Sous la plume de Vien, son filleul devenu grâce à lui notaire et procureur de la commune, l'influence du curé se fait sentir :

« Jetant les yeux sur notre assemblée, nous n’y avons rien trouvé d’illégal ni contraire aux volontés de sa majesté si ce n’est que le seigneur de cette paroisse étant un ecclésiastique et chanoine à Wissembourg, en basse Alsace, y demeurant, nous ignorons encore en ce moment quel sera son fondé de pouvoir spécial pour le représenter en nos assemblées. Il a été cependant arrêté qu’on lui tenait pour savoir ses intentions à ce sujet, et que nos assemblées, malgré ce, ne souffriront aucune interruption... »

En janvier 1789, l'abbé Sieyès publie un pamphlet incendiaire : Qu'est-ce que le tiers état ? Des milliers de copies circulent à travers le pays. Le 11 juin, dans la tourmente politique des États généraux, le même abbé invite le clergé à rejoindre les « députés des Communes », c'est-à-dire l'Assemblée du Tiers-état. Trois curés du Poitou répondent aussitôt à son appel, dont Jacques Jallet, curé de Chérigné natif de La Mothe-Saint-Héray, bientôt imités par d'autres. Leur ralliement permet aux députés du Tiers de se proclamer Assemblée nationale. [9]

C'est le moment que Bory choisit pour prendre sa retraite, accompagnant à sa façon la motion de Sieyès. Délaissant la religion pour la politique, il prend activement part aux assemblées municipales, toujours au côté de son filleul. Celles-ci sont présidées par Pierre Baudin, syndic de la Foye et bientôt maire de la commune, autre sacristain du curé durant son enfance. Ensemble, ils forment une équipe soudée qui domine la vie politique à la Foye.

En juillet, l'écho d'un soulèvement populaire à Paris parvient au village. Une véritable effervescence s'empare du pays : la prison de la Bastille, symbole d'oppression monarchique, est tombée ! En août, l'Assemblée constituante vote l'abolition des droits féodaux et des privilèges nobiliaires.

L'été suivant, l'Assemblée vote la Constitution civile du clergé, élaborée au sein de la Constituante par des avocats jansénistes et gallicans. Ceux-ci souhaitent réformer l'église de France afin de la soumettre au gouvernement plutôt qu'au pape. Sous l'influence du richérisme, il s'agit également de réorganiser le clergé séculier français d'une manière plus démocratique : les évêques et les curés sont élus par les électeurs de leur diocèse ou paroisse. Certaines offices, comme celle du chanoine Müller, sont supprimées. L'État verse désormais le salaire des curés, qui passe de 700 livres à un minimum de 1200 livres par an.

Bory ne peut que ce réjouir de cette évolution, d'autant qu'il s'agit d'un projet d'instigation janséniste qui répond largement aux attentes du bas clergé. Pour lui, la condamnation du pape Pie VI n'y change rien. Par contre elle pousse l'Assemblée à exiger du clergé un serment de fidélité à la nation, ce qui est fait à la Foye par Claude-Martin Després, le nouveau curé venu de Seine-Saint-Denis :

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m'est confiée, d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. » [13]

Les nouveaux évêques constitutionnels peuvent désigner des vicaires qui leur serviront de conseillers. En 1791, suivant sa nomination pour le département des Deux Sèvres [10], Mestadier fait aussitôt appel à Bory. Il lui donne le titre de vicaire supérieur. Mais ce dernier, qui n'a jamais recherché de tels honneurs, est de toute façon trop âgé.

Au village, il se contente désormais d'assister son successeur lors des messes. Ce fait, en soit, témoigne de l'évolution majeure des mentalités à cette époque, car si Després est lui aussi de la région parisienne, ses parents sont charretiers de père en fils. Tout comme ses paroissiens, l'ancien curé voit alors d'un bon oeil l'origine modeste de son remplaçant.

Un paradoxe insurmontable
Cette année-là, Bory apprend la fermeture des établissements de l'Oratoire imposée par les instances révolutionnaires. Comment l'ancien curé vit-il alors les attaques que les nouvelles élites dirigent contre les institutions religieuses ? Peut être ressent-il au départ une sorte de d'indifférence, voire même de satisfaction mitigée. Après tout, les réformes positives prises par l'Assemblée sont largement influencées par les doctrines auxquelles il adhère. Mais confronté aux excès croissants des révolutionnaires, ce sentiment va bientôt se muer en une sourde perplexité.

Nul doute qu'il est affecté par la déchristianisation des années 1792-94, lui qui, un quart de siècle durant, a prodigué à ses villageois l'étendue de ses connaissances doctrinales. Il suffit à cet égard de noter dans les registres la variété des prénoms qu'il assignait aux paroissiens, lors de leur baptême, en fonction de la fête des saints.

En fin d'année 1793, le culte est interdit et l'église fermée. Le curé Després rend ses lettres de prêtrise au département des Deux Sèvres. Il devient greffier de la municipalité, puis instituteur. En janvier 1794, suivant les décrets de l'Assemblée qui en font la demande, le clocher est démoli, ses matériaux vendus et la cloche fondue à Niort en support des guerres républicaines.

La vente des biens nationaux (conséquence de la constitution civile du clergé), suivie par la destruction partielle de son église, doit le remplir d'amertume. Comment ne pas être atteint personnellement par l'hostilité ambiante envers le sentiment religieux, par l'outrage fait à ces vieilles pierres si liées à sa propre histoire ?

Mais avec l'âge, le vieil orateur a perdu de sa superbe. Et puis, comme tant d’autres, il est devenu prisonnier d’un paradoxe insoluble, entrainé dans un mouvement politique qui condamne à terme tout ce qu’il représente.

En juillet 1794, ce qui reste du bâtiment de l'église est renommé « temple de la Vérité ». Sans doute en référence au temple de la Raison du culte des Hébertistes athées...

En janvier déjà, il avait lui aussi rendu ses lettres de prêtrise. Apostasie réelle, signe tout du long d'un jansénisme athée ? C'est peu probable dans son cas : nous savons par Fontanes que Bory avait été fervent chrétien, et tout du moins l'était-il encore durant l'enfance de l'écrivain. S'agit-il alors d'un renoncement sincère, aboutissement d'une évolution personnelle ? Une position à laquelle il est arrivé progressivement, ces convictions renforcées par les sentiments qui le lient à son filleul, aux membres de l’assemblée et à ses paroissiens ?

C'est un secret qu'il emporte avec lui. Il décède trois ans plus tard au village, le 3 février 1797, âgé de 80 ans.









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Notes
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[1] L'histoire et l'origine de cette famille est inconnue. À son décès, Charles Gabriel Bory portait aussi les titres de 
« Lieutenant du Roi de Franche-Comté, Commandant de l'Ordre de Notre-Dame de Montcarmel et de Saint-Lazare de Jerusalem ». À sa mort, en 1737, Jeanne Flory de Lessart renonce à être la tutrice de ses quatres enfants : André, André Jules, Gabriel et Marie Jeanne Constance. Les enfants sont faits héritiers du père et mis sous la tutelle de Claude-Jean-Baptiste Raimblot, avocat au parlement de Paris [Sources : Archives municipales de la Foye-Monjault et archives de l'Oratoire de Niort (Alain Miskovic), ainsi que plusieurs actes notariés en ligne sur Généanet].   [<-]

[2] Oratoire de Jésus-et-Marie-Immaculée, aujourd'hui Temple protestant de l'Oratoire du Louvre (depuis 1811). Bory y entre le 25 novembre 1735.   [<-]

[3] Selon l'abbé Davin (Les Jansénistes Politiques et la Franç-Maçonnerie, p6), le jansénisme constituait une Société secrète qui fut connue en 1703, lors de la saisie des papiers de son chef, le prieur Quesnel, Oratorien expatrié. Cet ouvrage montre bien, à travers l'études de lettres et de documents d'époque conservés entre autre par le Vatican, la véritable guerre souterraine que se livraient les jansénistes et les jésuites. Davin décrit par ailleurs les jansénistes comme alliées à la Franc-Maçonnerie.   [<-]

[4] Prêtre « vêtu », comme l'indique sa fiche, le 25 novembre 1755. À Niort, il assista aux assemblées de l'Oratoire d'octobre 1758 et 1761. Celles-ci avaient également lieu à Paris et comportaient une réflexion globale du Supérieur Général sur l’état de la congrégation, les élections des différents représentants, visiteurs, archivistes etc…. Les assemblées de Niort devaient donc être des comptes rendus des députés aux membres de la maison : une revue des comptes de la congrégation, des réflexions sur le règlement, des rapports sur les maisons et des prises de décisions sur l’évolution à donner à la congrégation [Alain MISKOVIC].   [<-]

[5] Dès 1785, VIEN sera fait notaire au Châtelet de Paris. En 1800, il deviendra le second maire de la Foye. Pierre Baudin, premier maire élu en 1790, avait servi auparavant comme sacristain de Bory, de 1763 à 1772.   [<-]

[6] Ce qui entraîne la fermeture de quelques 200 établissements, dont celui de Poitiers.   [<-]

[7] Archives municipales de la Foye-Monjault, convocation de Bory du 7 avril 1794 (18 germinal an II), où il fait état de cette pension. Bory pourrait l'avoir touché dès 1774 (délivrance des legs, acte passé chez Me Pierre Cordier à Paris, Saint-Sulpice, le 6 juin). Son frère Gabriel avait déjà renoncé à l'héritage de sa mère dans un acte passé le 30 mai 1774. On relève aussi qu'en 1792, Bory est assisté d'un domestique, Louis Babin, qui est aussi celui du sacristain Pierre Géoffriau.   [<-]

[8] En 1788, dans l'est de la France, s'était formé sous l'impulsion du curé Guibert et de l'abbé Grégoire un syndicat de curés qui avait milité en ce sens auprès du roi, en préparation des État-généraux.   [<-]

[9] On relève ici l'influence de l'abbé Grégoire  de mouvance Janséniste. Grégoire croyait que la Révolution représentait l'accomplissement des desseins de Dieu.   [<-]

[10] Poste qui avait été offert dans un premier temps au député du clergé Jacques Jallet. Mais comme celui-ci souhaitait continuer à faire de la politique, il déclina l'offre. Bory, quant à lui, semble n'être resté que très peu de temps à Saint-Maixent, où siégeait son ancien élève.    [<-]

[11] Le Diocèse de Poitiers, sous la direction de Robert Favreau, p178.   [<-]

[12] La paroisse de la Foye-Monjault dépendait des moines bénédictins de l'abbaye de Montierneuf, à Poitiers. Ceux-ci, tout comme les dominicains, faisaient preuve d'une certaine hostilité envers les jésuites. La position marquée de Bory sur ce plan, de par ses positions jansénistes, joua peut être un rôle dans sa sélection.   [<-]

[13] L'Assemblée constituante exigea que ce serment soit prêté au plus tard, dans les provinces, entre janvier et février 1791  Mais les documents dont nous disposons indiquent que Després ne jura qu'en octobre 1792.   [<-]

[14] Des Stratégies d'Opposition sous Louis XV, L'Affaire des Avocats, 1730-31, David A. Bell. Le factum de 1730, un mémoire judiciaire semblant remettre en cause les fondements théoriques de la monarchie, fut signé par 40 avocats, dont probablement Claude-Jean-Baptiste Raimblot, tuteur de Bory. Ce pamphlet proposait notamment que « les Lois sont de véritables conventions entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. » Avec soixante ans d'avance, l'affaire des avocats évoque déjà les assemblées révolutionnaires où domineront avocats et procureurs.   [<-]

[15] Intrigues auxquelles prenaient part les évêques (qui disposaient d'un réseau d'espions), les théologiens et les différents ordres ecclésiastiques.   [<-]

[16] « Le jansénisme trouve ses racines dans les écrits de saint Augustin sur la grâce, formalisée dans l’Augustinus, un ouvrage posthume de Jansénius, évêque d’Ypres, publié en 1640. Selon Jansénius, la grâce de Dieu, nécessaire au salut de l’âme humaine, est accordée ou refusée par avance, sans que les œuvres du croyant, tout entaché du péché originel, puissent changer le sort de son âme. Cette vision du salut s’oppose à celle soutenue à l’époque par les jésuites, qui plaident pour une grâce divine suffisante, laquelle apporte à l’homme tout ce qui lui est nécessaire pour faire le bien, mais ne peut faire effet que par la seule décision du libre arbitre de l’homme. [...] Cette controverse voit le jour dans le sillage de la Réforme luthérienne, du concile de Trente et de la Contre-Réforme qui veulent répondre à l’aspiration au renouveau religieux qui traverse l’Europe depuis le XVe siècle. Elle prend une importance considérable en France, par l’intermédiaire de l’abbé de Saint-Cyran, un ami de Jansénius. Celui-ci fréquente la famille Arnauld, proche des abbayes de Port-Royal (dans la vallée de Chevreuse et à Paris), qui deviendront un foyer de la pensée janséniste. "Le jansénisme rencontre ainsi les élites du peuple chrétien français, et devient une mode dans le monde aristocratique", explique l’historienne Monique Cottret. Les "jansénistes" ne se désignent eux-mêmes jamais sous ce vocable, se considérant simplement comme catholiques. Ce sont leurs adversaires qui emploient cette appellation. » [La Croix, Comprendre le jansénisme]    

« L’ouvrage de Jansénius est condamné par Rome en 1642. En revanche, en France, l’Augustinus est bien accueilli. Dominicains, Oratoriens, quelques docteurs de La Sorbonne, et surtout les proches de l’abbaye de Port-Royal dans la vallée de Chevreuse, approuvent l’ouvrage. Les Jésuites, soutenus par Richelieu, le contestent. [...] Les idées jansénistes se propageront sans bruit dans la noblesse et la bourgeoisie, dans le bas-clergé et certains ordres religieux. Tout recommencera au début du XVIIIe siècle, et la Compagnie de Jésus paiera plus tard très cher le rôle qu’elle jouera dans cet affrontement. » [IHS, La querelle entre jansénistes et jésuites]   [<-]

[17] En théorie, l'enseignement pour les enfants pauvres était gratuit, et le curé avait pour devoir de les accueillir dans sa classe. Mais en réalité, les limitations du language (éducation préalable, patois, latin), l'hygiène et le coût des vêtements ainsi que des fournitures de classe les éliminaient d'emblée.     [<-]

[18] Jean Baptiste De La Salle, qui sera canonisé en 1900 par l'église, puis fait saint patron des éducateurs en 1950, vécu durant le règne de Louis XIV. Il révolutionna l'éducation des enfants, en préconisant entre autre que l'instituteur s'adresse à une classe entière plutôt qu'à un seul élève à la fois. Il consacra sa vie aux enfants pauvres, qui à cette époque ne recevaient aucune éducation, employant sa fortune personnelle à la création d'écoles. Il ira jusqu'à loger chez lui plusieurs instituteurs. En 1684, il fonda la congrégation des Frères des Écoles chrétiennes, qui comptait plus de 900 frères à la Révolution (et qui en compte plus de 4000 de nos jours, enseignant dans 80 pays). Le courant de pensée de cette congrégation est proche de celui de l’Oratoire, et Bory devait avoir lu plusieurs des ouvrages de De La Salle, dont la publication était antérieure à sa naissance. 

« La spiritualité Lasallienne s’inscrit dans ce que l’abbé Bremond a appelé "l’école française de spiritualité", courant prenant son essor entre autre dans les écrits de Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire de France. On y retrouve une ouverture d’esprit et un désir d’innovation dans les méthodes pédagogiques mettant en avant le développement de la personnalité de l’enfant propre à ce courant. » [Alain Miskovic].   [<-]

[19] Le rôle du marguillier consistait à tenir le registre public du « Matricule », en enregistrant les pauvres du village qui faisaient l'aumône à la porte de l'église.    [<-]

>[20] Le gallicanisme, en insistant sur l'indépendance des évêques français vis-à-vis de Rome, affaiblissait considérablement l'autorité du pape dans ce pays, confortant en cela l'opposition aux jésuites.   [<-]

[21] En raisons de ses convictions jansénistes, Bory considérait peut être la quête du profit (à des fins personnelles) pouvait nuire au salut de son âme.   [<-]



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Note annexe
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Généalogie
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Comme tous les curés de paroisse, BORY s'occupait des registres paroissiaux : il s'applique au départ, mais à partir de 1765-66 il prend l'habitude d'abréger de nombreux prénoms et de les réduire à des initiales. Il éprouvait visiblement de grosses difficultés à se remémorer les noms de ses paroissiens, même après plusieurs années en office, car il cite ainsi les témoins : « étaient présents le frère, la sœur, la tante, la mère, le cousin, etc. » d'untel, sans donner leurs noms (en décembre 1785, il relate le décès de la petite Marie ARNAULT comme étant la « fille du tisserand de Limouillas », en l'occurrence Pierre Isaac ARNAULT). Si avec BORY nous sommes loin des lacunes héritées des curés MACARTHY et LIGAULT, il reste qu'il négligea lui aussi de rapporter un certain nombre d'actes. En témoignent dès 1782 ceux rajoutés verticalement dans la marge, ainsi que ceux reconstitués au début du XIXe siècle (comme pour le baptême de François BARREAU en 1782), ayant contraint les paroissiens à la recherche d'un certificat de baptême, de faire reparaître parrain, marraine et témoins devant les autorités. Par ailleurs, BORY s'absenta du 1er janvier au 3 avril 1774, date correspondant au décès de sa mère, et au partage des biens de ses parents (il fut temporairement remplacé dans ces fonctions par ARNAULT, curé du Cormenier, FOURNIER, curé de Vallans, et MARCHET, ancien curé de la Foye devenu entretemps celui de la Rochénard).

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