Vien et Bory


Bory


André Jules Bory était né à Paris en 1717. Il était le fils du notable Charles Gabriel Bory et de Jeanne Flory de Lessart. Après des études au collège Mazarin (humanité et philosophie), il fut admis en 1735 à l'Oratoire de la rue Saint-Honorée. [1]


L'église de l'Oratoire du Louvre fut vendue durant la Révolution 
puis transférée aux Protestants en 1811. 
Les bâtiments de l'Oratoire où Bory fit ses études de 1735 à 1757,
à deux pas de l'église Saint-Roch, paroisse du 
1er arrondissement de Paris où il naquit en 1717.
[Illustration : site François Guizot]

Il en ressortit prêtre en 1757 et partit enseigner à l'Oratoire de Niort. Il eut parmi ses premiers élèves Jean-Joseph Mestadier, futur évêque constitutionnel des Deux Sèvres natif de la Foye-Monjault.

Mais il quitta ensuite cet établissement qui connaissait alors une période de crise : après les querelles qui avaient opposé les partisans du jansénisme aux autorités ecclésiastiques de l'Oratoire, s'ajoutait l'état de délabrement des bâtiments et des classes. Le budget de l'Oratoire dépendait de la ville de Niort, et il avait été fortement diminué en raison des coûts générés par les conflits militaires sous Louis XV. [2] En août 1763, il fut nommé curé de la Foye-Monjault.


« Touchez là, Mr l'curé, j'savais ben qu'vous seriais des notres ! »
[Archives numériques de la Révolution française]


À l'annonce des États-géneraux, en 1788, Bory avait déjà 71 ans. Pour autant, il lui restait la force de ses convictions : au sein de l’assemblée, c'était un orateur janséniste engagé, dès lors favorable à l’opposition parlementaire et aux idées révolutionnaires. Sa philosophie n'avait évidemment rien à voir avec l'anticléricalisme de Voltaire. Par vocation, ce fils de grand notable parisien était devenu « simple curé » de campagne. Relativement à son rang, il est pauvre et considéré comme un saint par ses paroissiens : on rapporte qu'il dormait sur un lit de javelles et de cendres.

Dans le contexte de l’époque, Bory était porteur d’un ressentiment très fort. Une fracture importante s'était opérée au sein même de l’église : le bas clergé, en sa personne, était en conflit ouvert avec le haut clergé, composé exclusivement par des nobles comme Müller. Les premiers étaient mal rémunérés et accomplissaient toute la besogne, alors que les seconds, qui par surcroît les méprisaient ouvertement, amassaient des fortunes sans avoir à travailler [3]. On trouvait aussi, dans le bas clergé, les croyants les plus sincères. Cela en contraste flagrant avec les nobles, athées alignés sur la pensée des encyclopédistes. Les sentiments de Bory envers Müller ne faisaient donc aucun doute, et ils se retrouveront dans les revendications
du Cahier.

La querelle entre le bas clergé et les prélats n'était pas nouvelle,
comme en témoigne ce dessin trouvé en fin des registres paroissiaux
de Notre-Dame de Niort, en ... 1697.

Trente ans plus tôt, en mai 1759, alors qu'il était encore prêtre à l'Oratoire, Bory fut parrain à Niort d'André Augustin Vien, à qui il transmit son premier prénom. Pourquoi ce prêtre parisien devint-il son parrain ? Outre le prestige hérité de son père, il semblerait qu'il avait vite acquis la réputation d'un professeur émérite et distingué, car on lui confierait ensuite l'éducation des frères de Fontanes [4].


Vien


Le parcours d’André Augustin Vien, quant à lui, est tout à fait singulier : les Vien étaient une famille d’artisans, tailleurs de pierre ou d’habits, établie dès le XVIe siècle dans la paroisse de Saint-André de Niort. Protestants pour certains, on relève dans les registres quelques abjurations. Cependant, on ne trouve parmi eux aucun notable.

André Augustin était le neuvième et dernier enfant d’Augustin Vien, maçon comme son père et son grand-père avant lui. Il apparaît pour la première fois dans les registres de la Foye en 1778, âgé de 19 ans, lors de son mariage avec Catherine Marguerite François, dite la Vallière, fille d’un modeste journalier habitant la paroisse. C'est donc à Bory, son parrain, qu'il revint de le marier. Il n'est pas fait mention dans l'acte d'une quelconque profession pour Vien, mais on remarque déjà plusieurs signatures avec ruche, dont celles des Rouget, Jousseaume, Delavaud et Bodin. Comment, à son âge, avait-il fait pour se forger des liens avec la bourgeoisie de robe, à Niort comme à la Foye ? L'influence de son parrain y était-elle pour quelque chose ?

Ce qui est certain, c'est que le curé avait dû veiller à l'éducation de son filleul : à cette époque, la majorité des jeunes issus de sa condition grandissaient illettrés. Or Vien signe et manie la plume avec talent. On devine là encore la patte de Bory, professeur émérite, sévère mais efficace.

Sa progression sociale est surprenante : dès 1785, Vien est notaire à la Foye, employant le domestique Louis Nervoir et portant le titre d'huissier au Châtelet de Paris ; il a à peine 26 ans. Contrairement à un huissier royal qui ne pouvait opérer que dans une juridiction locale, souvent celle de leur châtellenie, Vien dépendait du Châtelet de Paris, à savoir qu’il pouvait exercer dans l’ensemble du royaume. Comment ce jeune homme avait-il pu obtenir cette charge ? [5]



Trois ans plus tard, il présidait à l’assemblée paroissiale, chargé de la rédaction du Cahier de doléances.

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Notes
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[1] Alain Miskovic, Archives de l'Oratoire de Niort. La notice de l'Oratoire se rapportant à Bory est consultable sur sa fiche biographique.   [<-]

[2] J. A. Bouteiller, L'Oratoire et le Collège de Niort (1617-1861), Notice historique.

Les problèmes budgétaires n'étaient pas les seules causes de mécontentement du personnel : les réflexions du Supérieur Général de l’époque, le Père Louis de Thomas de La Valette, lors de l’assemblée générale de 1761 à Paris, porte sur les départs assez préoccupants de confrères qui, manifestement, trouvaient la discipline de l’Oratoire trop rigoureuse [Alain Miskovic].
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[3] « Des sièges épiscopaux trop nombreux et répartis d’après la distribution de la population chrétienne au quatrième siècle ; un revenu encore plus mal partagé : des évêques et des abbés ayant 100 000 livres de rente pour vivre en oisifs aimables, et des curés surchargés de besogne avec 700 livres par an, … » [Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie, p240]   [<-]

[4] Le jeune Louis de Fontanes et son frère Dominique furent élèves à la Foye-Monjault. Leur père les confia à Bory peu de temps après que ce dernier fut nommé curé de cette paroisse, en vue de les préparer à leur admission au collège de l'Oratoire de Niort. Louis fut élève à la Foye de 1764 à 68.

Considérant l'affinité remarquable qui existait entre Bory et Vien, on peut par ailleurs remarquer qu'un lien particulier unissait également Bory à Pierre Bodin, maire de la commune, puisque ce dernier fut dans sa jeunesse sacristain à la Foye de 1763 à 1772, durant les premières années de l'office de Bory.
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[5] L'ascension sociale de Vien ainsi que le rôle qu'il joua dans l'assemblée paroissiale, pose la question de savoir s'il fut ou non franc-maçon (d'autant que sa famille comptait des racines protestantes à Niort).

Vien, devenu maire de la Foye en 1800, signe ici en compagnie
de son gendre, Henri Jousseaume, propriétaire et marchand.
Il est tentant de lire entre les lignes, mais ce style était très répandu à l'époque.
En 1810, André Augustin signe ici avec son fils, Pierre André Vien, dit Fontaine
(son pseudonyme qui se substitut à son patronyme dans sa signature).
On remarque par deux fois dans la signature de Pierre André le « 8 » couché, symbole
mathématique de l'infini créé par John Wallis en 1655, qui représente en maçonnerie
le concept d'universalité. Mais le point ajouté dans la boucle de droite évoque
peut être symboliquement un poisson.
Il est très probable qu'il le fut, même si les signatures à points et à barres ne prouve rien en soit. Ce style fut d'un usage très répandu durant la période révolutionnaire et l'Empire. Le Dictionnaire de la franc-maçonnerie (PUF 2004) indique que «  l’origine de ce signe ne peut se trouver "ni dans la Compagnie du Saint Sacrement, ni chez les Rose-Croix, ni dans les sociétés de bâtisseurs. L’attention doit être attirée vers les congrégations, le plus souvent créées et animées par les Jésuites, au moment de la Contre-Réforme, et particulièrement des congrégations mariales". Dans ces communautés religieuses, les deux traits symbolisent les deux colonnes, c’est-à-dire l’Ancien et le Nouveau Testament, et les trois points représentent la Sainte Trinité, alors que pour les francs-maçons ils signifient le passé, le présent et l’avenir. » [Source : Thierry Sabot, Histoire-Généalogie : Les signatures à trois points et deux traits sont-elles l’œuvre de francs-maçons ?]

Signature de Louis Isaac Bastard de Crisnay en 1738.
Ce style de signature est très rare à la Foye avant la Révolution. On la relève pour la première fois en septembre 1738 avec Louis Isaac Bastard de Crisnay, marchand, fermier général du prieuré et seigneur de Péré, la Motte et la Chassotière. Était-il l'un des membres fondateurs de la loge niortaise l'Intimité, créée cette même année en avril ? En fait, ce style de signature apparaît dès le début du XVIIe siècle, et pour « l’historien Maurice Agulhon (Pénitents et Francs-Maçons, Fayard, 1968), cité par Thierry Sabot "c’est peu probable ; la mode des trois points était trop répandue et banalisée à la fin de l’Ancien Régime ", bien avant le développement des loges. La triponctuation des signatures n’est donc pas spécifiquement maçonnique, d’autant que le premier document maçonnique triponctué date de 1764  » [Thierry Sabot, Histoire-Généalogie : Les signatures à trois points et deux traits sont-elles l’œuvre de francs-maçons ?]

Dans les registres municipaux, en 1790, l'enregistrement des lois de l'Assemblée nationale, des lettres patentes et des proclamations du roi, retranscrites en l'occurrence par Vien, s'ornent de motifs à points :



Son fils Pierre André Vien sera également notaire sous l'Empire et la Restauration, puis maire de Chizé où il décèdera en 1865. Fut témoin à son enterrement, Damase Augustin Vien, son neveu, avocat de 48 ans installé à Paris, propriétaire du château de Prinçay à Brieuil-sur-Chizé [Cf. Châteaux, manoirs et logis des Deux Sèvres].

Des françs-maçons vécurent à la Foye au XIXe siècle, comme en témoigne la tombe de Jean Dorey, datant de 1892, qui indique qu'il est mort pour la Libre Pensée des Deux Sèvres, terme se rapportant soit au nom d'une loge, soit à l'association militante, qui compte parmi ses membres des francs-maçons.

Tombe de Jean Dorey
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