La constitution de
l’assemblée paroissiale


La cloche de l'église de la Foye, au centre du village,
pouvait sonner afin de convoquer les habitants pour une assemblée,
ou bien pour imposer un couvre-feu.

L'année précédente, face à l’opposition des parlements qui bloquaient la réforme de l’économie, Louis XVI avait ordonné la convocation des États-généraux. Dans le même temps, en août 1788, des assemblées paroissiales s’étaient aussitôt constituées afin de préparer les Cahiers de doléances. Mais loin de calmer le peuple, la rédaction des Cahiers allait avoir pour effet d’enflammer les esprits.

À Niort, l’assemblée intermédiaire demanda aux syndics d’enquêter sur les habitants de leur paroisse : elle voulait connaître « leurs griefs, quelle part de revenu prélève chaque impôt, ce que paye et ce que souffre le cultivateur, combien il y a de privilégiés dans la paroisse, quelle est leur fortune, s’ils résident, à combien montent leurs exemptions. » [1]

Les cloches de l’église du village sonnèrent pour convoquer les habitants. Mais Bodin savait déjà à quoi s’en tenir. Cela faisait des années que les paroissiens en débattaient entre eux sur la place du marché, après la messe ou à l’auberge, qu’ils se plaignaient à lui, au curé, aux huissiers et aux notaires, aux fermiers et aux marchands.

Tous partageaient les idées du temps, qui avaient filtré par l’intermédiaire de la bourgeoisie locale et des marchands de passage, par les pamphlets qui arrivaient de Paris jusqu’à leur village. Dès 1780, les notables avaient formé de petits clubs sur le modèle des Sociétés de pensée parisiennes, où l'on réfléchissait sur les écrits des auteurs en vogue tels Voltaire et Rousseau. Bravant la censure royale, certains rapportaient à haute voix les idées nouvelles lors des réunions publiques. Comme pour la vaste majorité des Français, ils souhaitaient un nouveau contrat social, plus juste, qui instaurerait l'égalité de naissance ainsi qu'une répartition équitable des impôts entre le tiers, la noblesse et le clergé. À tous les niveaux, y compris parmi les paysans les plus modestes, une prise de conscience collective s’était faite quant à l’ampleur de leur misère et de l’injustice qu’ils enduraient. 

Et voilà qu’en leur demandant de rédiger les cahiers, le roi reconnaissait enfin leur cause… [2]

Visite à l'imprimerie – Léonard Defrance, peint vers 1785
En 1789, après que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ait institué
la liberté d'expression, la presse connut un essor considérable. Au départ, 
elle rendait surtout compte des réformes de l'Assemblée constituante. 
Mais elle devint rapidement une plateforme de propagande politique. 
La peuple fut aussitôt captivé par ce nouveau moyen de communication, 
faisant de l'impression de gazettes et autres "papiers-nouvelles" une industrie 
très rentable. Ce phénomène contribua à accélérer la politisation des citoyens. 
Par ce moyen, les clubs jacobins devinrent l'un des principaux réseaux d'influence 
médiatique à travers le royaume. [3]

Pour ces raisons, l’heure était à la réforme de l’économie et de l’administration, au redressement des injustices sociales, et non pas à l’un des grands débats politiques du moment : la constitution de l’Aunis et de la Saintonge en États provinciaux [4]. C’était là l'affaire des nobles des provinces concernées, mais à la Foye, les procès verbaux de l’assemblée n’en font aucune mention.

Une première assemblée paroissiale eut lieu dans l’église le 24 août 1788, qui fut reconduite chaque semaine après. Outre le syndic Pierre Bodin cinq hommes la composaient, dont on peut penser qu’ils partageaient un engouement égal pour les idées nouvelles : Augustin Vien, jeune notaire et procureur charismatique, Bory, curé de la paroisse et Jousseaume-Beaupré, fermier général et commis greffier, ceux-ci assistés du laboureur François Guillebot et d’un dénommé Giraudeau, journalier. [5] 

François Jousseaume-Beaupré, la trentaine, était issu d’une vielle famille marchande. Il était le fils d’Isaac, le marguillier, et venait de récupérer la charge de fermier général du prieuré après la mort de son oncle, Louis Isaac Bastard de Crisnay, un homme ambitieux, propriétaire d'un vaste domaine dans la région [6]. On ne sait rien de Guillebot et Giraudeau. Par contre, un lien étonnant unissait le notaire Vien avec le curé Bory.


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Notes
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[1] « Dès les premiers jours de 1788, les assemblées provinciales demandent aux syndics et aux habitants de chaque paroisse une enquête locale : on veut savoir le détail de leurs griefs, quelle part de revenu prélève chaque impôt, ce que paye et ce que souffre le cultivateur, combien il y a de privilégiés dans la paroisse, quelle est leur fortune, s’ils résident, à combien montent leurs exemptions, et, dans les réponses, le procureur, qui tient la plume, nomme et désigne du doigt chaque privilégié, critique son genre de vie, évalue sa fortune, calcule le tort que ses immunités font au village, invective contre les impôts et les commis. – Au sortir de ces assemblées, le villageois rumine longuement ce qu’il vient d’entendre. » [Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie, p20]   [<-]

[2] Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie.   [<-]

[3] D'après Luce-Marie Albigès, L'histoire par l'image, L'ère nouvelle de la presse au début de la Révolution.   [<-]

[4] Telle qu’elle est rapportée par Léon Audebert, baron de la Morinerie dans La Noblesse de Saintonge et d'Aunis convoquée pour les États-Géneraux de 1789.   [<-]

[5] Le procès verbal, rédigé par Vien ou Jousseaume-Beaupré, reflète inconsciemment la classe sociale du journalier, dont on ne s’embarrasse pas à citer le nom. Il n’empêche que ce type de réunion, qui mettait sur pied d’égalité des journaliers et des notaires, permirent la transmission d’informations jusqu’alors réservés aux élites, comme le détail du montant des taxes et la liste de ceux qui les payaient ou en étaient exempts. Nulle doute que Guillebot ou le dit Giraudeau, lorsqu’ils rentraient chez eux, les communiquaient aussitôt au reste de la population.   [<-]

[6] Lire à ce sujet la biographie que lui consacre Henri Bastard de Péré : Louis Isaac Bastard de Crisnay, fermier féodal, seigneur de Péré (1712-1787), Bulletin de la Société Historique, 2e série, Tome IX, no4, 4e trimestre 1976.   [<-]