Disette et spéculation


Cette illustration d'époque incite les citoyens
à plus de solidarité dans le partage des richesses et des denrées.
[Archives numériques de la Révolution française]

Le climat social au printemps 1789, alors même que se tenaient les États-généraux, était extrêmement tendu [1]. Le coût du blé était en augmentation constante et la famine était à craindre dans tout le royaume. Sur quoi, des agitateurs politiques contribuaient à aggraver la situation : la rumeur courrait que des spéculateurs s’appropriaient et détournaient les réserves de blé pour faire monter les prix, affamant ainsi le peuple. [2]

Et de fait, entre octobre 1788 et mars 1789, le prix du blé avait augmenté de 50 à 100% selon les régions [3]. Celui de la Foye, pour la majeure partie, était importé de Niort. Comme il n’en arrivait plus beaucoup, les meuniers opérant les trois moulins à vent de la paroisse (les familles Rousseau, Barreau et Dupont), déjà soupçonnées de tricher sur la farine et de profiter de la misère des autres, se trouvaient exposées à la colère des paysans [4].

Le boulanger
[La France Pittoresque]

Les boulangers Louis Gaboriaud et Jacques Gilbert, n’étaient pas mieux logés. [5] Les villageois se pressaient devant leur boutique, et il n’y avait pas suffisamment de pain pour tout le monde : « Chaque semaine, le jour du marché, en apprenant que la miche de pain avait augmentée de trois sous, de quatre sous, de sept sous, les femmes criaient et s’indignaient : à ce taux, avec le mince salaire de leurs hommes et quand l’ouvrage manque, comment nourrir une famille ? On s’attroupait autour des sacs et aux portes des boulangers ; au milieu des vociférations et des injures, il se faisait une poussée dans la foule ; le propriétaire ou marchand était bousculé, renversé, la boutique était envahie, la denrée était aux mains des acheteurs et des affamés ; chacun tirait à soi, payait ou ne payait pas, et se sauvait en emportant son butin. » [6]

Si l'on accordait une telle importance au pain, c'est qu'il représentait les trois quart de l’alimentation paysanne. La majorité des gens n’ayant pas souvent les moyens de consommer de la viande ou du poisson. [7]  Certains paysans cultivaient bien de petites parcelles de terrain dont ils étaient les propriétaires, mais les rendements étaient insuffisant pour nourrir leur famille. Les moins pauvres possédaient des brebis pour les laitages, quelques poules, parfois un porc, mais guère plus.

En janvier 1790, dans un climat de ferveur révolutionnaire où se mêlaient la détresse et l’espoir, Pierre Bodin avait été élu premier maire du village [8]. Mais au cours des premiers mois de son mandat, la situation n'avait fait qu'empirer. L’émission excessive d’assignats par l'État, gagés sur la vente aux enchères des biens nationaux du clergé, avait entrainé une inflation galopante. [9]

Assignat de cinq livres, datant de 1791. La caisse de l'Extraordinaire était chargée 
de la gestion des biens nationaux, sur la valeur desquels étaient gagés 
les assignats. Ce type de monnaie fiduciaire fût émise par les assemblées 
révolutionnaires jusqu'en 1797. [wikipedia, Assignat]

En août, Bodin fut contraint de fixer le prix du pain : « pour la livre de première qualité, 2 sous 9 deniers ; pour celle de deuxième qualité,
2 sous 3 deniers ; enfin pour celle de troisième qualité, 1 sou 9 deniers. » [10]  Seuls les notables pouvaient s’offrir du pain de première qualité ; la troisième sorte constituait le lot des journaliers et des paysans les plus modestes. Malgré cela, les Fayais n’avaient pas matière à se plaindre : dans le nord et dans l’est de la France qui connaissaient de plus grandes pénuries, le pain pouvait coûter 4 sous. [11]

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Notes
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[1] Dès lors qu'on eut introduit chez les paysans l'idée que les choses allaient enfin s'améliorer, l'attente devint subitement insupportable, d'autant que le peuple n'était pas en mesure de saisir les changements qui s'opéraient. 

Ainsi, une paysanne déclarait à Arthur Young, alors en voyage en France : « On lui a dit qu’il y a des riches qui veulent faire quelque chose pour les malheureux de sa classe », mais qui, quoi, et comment, elle l’ignore : cela est trop compliqué, hors de la portée du cerveau engourdi et machinal. — Une seule pensée s’y dégage, l’espérance d’un soulagement soudain, la persuasion qu’on y a droit, la résolution d’y aider par tous les moyens, par suite l’attente anxieuse, le raidissement de la volonté tendue qui n’attend qu’une occasion pour se débander et lancer l’action, vers le but inconnu qui se dévoilera tout d’un coup. Ce but, la faim le leur désigne : il faut qu’il y ait du blé sur le marché ; il faut que les fermiers et les propriétaires en apportent ; il ne faut pas que les gros acheteurs le transportent ailleurs ; il faut qu’il soit à bas prix, qu’on le taxe, que le boulanger le donne à deux sous la livre ; il faut qu’il n’y ait plus de droits, ni redevances seigneuriales, ni dîmes ecclésiastiques, ni impôts royaux ou municipaux. Et, sur cette idée, de toutes parts, dès mars, l’émeute éclate. Les contemporains ne savent que penser d’un tel fléau ; ils ne comprennent rien à cette innombrable quantité de malfaiteurs qui, sans chefs apparents, semblent être d’intelligence pour se livrer partout aux mêmes excès, et précisément à l’instant où les États Généraux vont entrer en séance. » [source ; Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie, p23-24].

« Là aussi les nouveautés politiques sont l’étincelle qui met le feu à l’amas de poudre ; partout, c’est le jour même de l’assemblée électorale que le peuple se soulève ; en moins de quinze jours, il y a dans la province quarante à cinquante insurrections. L’imagination populaire est allée droit au but comme un enfant ; les réformes étant annoncées, elles les croit venues, et, pour plus de sûreté, elle les exécute à l’instant : puisqu’on doit nous soulager, soulageons-nous. « Ce n’est pas une émeute isolée comme d’ordinaire, écrit le commandant des troupes (à Aix) ; ici la partie est liée et dirigée par des principes uniformes ; les mêmes erreurs sont répandues dans tous les esprits.... Les principes donnés au peuple sont que le roi veut que tout soit égal, qu’il ne veut plus de seigneurs et d’évêques, plus de rangs, point de dîmes et droits seigneuriaux. Ainsi ces gens égarés croient user de leur droit et suivre la volonté du roi. » [source ; Taine, Tome II, p35-36].   [<-]

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[2] Dans la mentalité populaire, les responsables de la pénurie de blé étaient d'abord les « accapareurs », accusés de s'enrichir en raréfiant les denrée alimentaires. Et de fait, c'est ce que certains firent, pour des raisons financières ou parfois même politiques.

« Les populations réclamaient à grands cris une loi d'urgence qui suspendit la liberté de l'exportation. Cette loi que Necker, de retour aux affaires, se hâta d'édicter, arriva trop tard. Le mal était fait. Les efforts du gouvernement restèrent impuissants. La nouvelle loi qui défendait l'exportation des grains autorisait leur importation par nos ports et nos frontières. Il semblait que, de la sorte, on eût mis fin aux coupables manœuvres des accapareurs et que, cette fois, la famine serait évitée. On se trompait. Leur habileté ne fut pas mise en défaut, et leur ruse infernale déjoua les mesures d'un gouvernement bien intentionné mais incompétent. Les successeurs habiles du « Pacte de famine » opérèrent à grande échelle dans nos contrées qu'ils contribuèrent à affamer. Il fut prouvé que les frères Leleu, les derniers grands accapareurs, avaient battu tout le Soissonnais et y avaient acheté beaucoup de blés qu'ils firent, en fraude mais sans trop de précautions, sortir de France par les frontières du Brabant, c'est-à-dire par nos routes du Saint-Quentinois et de la Thiérache, et qu'ils les réimportèrent par les mêmes points ou à peu près, pour profiter d'abord de l'exhaussement des prix, et ensuite de la prime considérable promise aux importateurs par la même loi qui venait de prohiber l'exportation. Procédés que dénonça le jeune Camille Desmoulins dans ses premiers journaux. » [source : Famines, misères et séditions en Thiérache en 1789Catherine et Jean-Pierre Vial (jpcv10), Généanet, Chronique familiale]

Mais trop souvent, basée sur de simples rumeurs ou des propos mensongers, cette accusation désignait à la vindicte populaire des marchands, des agents municipaux et des commissaires, des fermiers généraux et des meuniers qui n'étaient en rien responsables de leurs maux. Voir par exemple : L'affaire de Lannion, en Bretagne.   [<-]

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[3] Larousse, La Révolution Française   [<-]

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[4] Lire à ce sujet : Les meuniers de la Foye et l’ordonnance de 1790.   [<-]

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[5] Eux aussi étaient parfois accusés de malhonnêteté, et ce malgré qu'ils étaient tenus de « marquer leur pain du nombre de livres qu’il pesait, et le poids devait répondre à la marque, à peine de confiscation et d’amende. » [source : La France Pittoresque, Les boulangers]. L'exemple suivant témoigne de leur réputation à cet époque : « À Troyes, on crie que tel autre, commissionné par les boulangers, a empoisonné ses farines avec de l’alun et de l’arsenic. Concevez l’effet de pareils soupçons dans la multitude souffrante… » [Taine T2, p93]   [<-]

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[6] Taine, Tome II, p25.   [<-]

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[7] Ils en consommaient malgré tout, comme en témoigne la présence sur la Grande Rue du boucher Pierre Talon. La viande de bœuf coûtait à l'époque environ 9 sous la livre. Le pain, quelque soit la qualité, était souvent à base d’orge, de seigle ou d’avoine.   [<-]

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[8] Lire à ce sujet : L’Élection du premier maire de la Foye.   [<-]

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[9] Cette mesure avait été suggérée par Tayllerand, alors évêque d'Autun et député du clergé aux Etats-généraux en 1789. Les biens furent confisqués, puisqu'il n'y eut aucune indemnité de versée. Les biens du clergé, evalués à deux ou trois milliards de livres, devaient servir à renflouer une dette publique estimée à entre trois et cinq milliards. Il fallu un an pour organiser leur vente aux enchères. « Le fonctionnement de l'assignat était simple : comme il était impossible de vendre tout de suite les biens du clergé, des billets furent émis, qui représentèrent la valeur de ces biens par fraction : la valeur d'un bien était divisée en assignats, comme l'on ferait d'une société par actions. Toute personne qui désirait acheter des parts dans les biens nationaux devait le faire via des assignats. » Suivant le décret de l’Assemblée constituante, l’abbé Müller avait aussitôt été sommé de faire une déclaration des « biens, revenus et charges du prieuré, selon le bail passé à Poitiers le 3 décembre 1783 ». [source : archives communales de la Foye-Monjault et wikipedia, Assignat]   [<-]

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[10] Une livre (unité monétaire) équivalait à 20 sous ou 240 deniers, et un sou à 12 deniers. Une livre (unité de poids) de pain équivalait à environ 500 grs, soit en réalité à une quantité variant de 300 à 600 grs, ou l’équivalent aujourd’hui de deux baguettes. Dans le texte original des archives communales de la Foye-Monjault, Bodin se réfère au prix du pain en tant que « taxe du pain. » En mai 1791, il procédait à une minoration du coût, impliquant une légère amélioration de la situation : « pour la livre de première qualité, 2 sous 3 deniers ; pour celle de deuxième qualité, 1 sou 9 deniers ; enfin pour celle de troisième qualité, 1 sou 3 deniers. »   [<-]

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[11]  Cette différence du prix du pain entre les différentes régions tend à indiquer que la Saintonge ne connue pas une pénurie de blé aussi grave que celle, par exemple, à laquelle durent faire face les habitants de Thiérarche. Voir Famines, misères et séditions en Thiérache en 1789Catherine et Jean-Pierre Vial (jpcv10), Généanet, Chronique familiale.   [<-]