Montée de l’anarchie :
révolte contre l’impôt et pillages


La Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790 sur le Champ-de-Mars, à Paris.
Cérémonie commémorant la prise de la Bastille, à laquelle Louis XVI assista.

Alors qu'à Paris on célébrait en grandes pompes la fête de la Fédération, les finances allaient mal : la dette publique approchait les cinq milliards de livres, menaçant la nation de banqueroute. Il fallait de toute urgence renflouer les caisses de l’État.

Au village, des adjoints municipaux furent nommés par l’assemblée paroissiale pour faire la collecte des impôts. Au lieu des trois collecteurs désignés l’année précédente, on jugea nécessaire d’en recruter sept. [1]

Mais les commis étaient de moins en moins tolérés par la population. À Baignes, au sud de Cognac en Charente, « la maison du directeur des aides fut dévastée, ses effets et papiers brûlés. On porta à son fils, un enfant de six ans, le couteau sur la gorge, en lui disant : « Il faut que tu périsses, afin qu’il n’y ait plus personne de ta race. » Une députation de l’Anjou déclara : « Soixante mille hommes sont armés ; les barrières ont été détruites ; les chevaux des commis ont été vendus à l’encan ; il a été enjoint aux employés de se retirer de la province sous huit jours. Les habitants ont déclaré qu’ils ne payeraient pas d’impôts tant que la gabelle subsisterait. » [2]

« De la visite du commis des barrières et des aides, délivrez-nous Seigneur. »
La suppression des taxes liées aux aides et aux barrières (douanes intérieures)
est une supplique que l'on retrouve dans les Cahiers de doléances. [3]
[Illustration : Archives numériques de la Révolution française]

Malgré l’abolition en août 1789 des droits féodaux, de la dîme, de la capitation et des banalités, suivit par celle de la gabelle en janvier 1790, certains paysans refusaient désormais de s’acquitter de tout impôt. [4]


« Nuit du 4 au 5 août 1789 ou le délire patriotique. »
On y voit trois paysans qui battent au fléau les emblèmes de la noblesse et du clergé.
 La nuit du 4 août voit l'abolition de tous les droits et privilèges féodaux ainsi que de
tous les privilèges des classes, des provinces, des villes et des corporations,
à l'initiative du Club Breton qui deviendra plus tard Club des Jacobins »
[Illustration : Archives numériques de la Révolution française ou Gallica]

Les brigands
Il y avait aussi la peur, les rumeurs de vastes bandes de brigands qui écumaient la campagne : « Une anxiété sourde se répandit dans les villes et dans les campagnes. Tout d’un coup, vers la fin de juillet, la panique, comme un tourbillon de poussière aveuglante et suffocante, roula sur des centaines de lieues. On annonça que les brigands arrivaient ; ils mettaient le feu aux moissons ; ils étaient à six lieues, à deux lieues ; cela était prouvé par les fuyards qui se sauvaient à la débandade. »

« Le 28 juillet, à Angoulême, vers trois heures de l’après-midi, le tocsin sonna, on cria aux armes, on monta des canons sur les remparts : il fallait mettre la ville en défense contre 15 000 bandits qui approchaient, et du haut des murs on découvrait avec effroi sur la route un tourbillon de poussière. C’était le courrier qui passait allant à Bordeaux. Là-dessus, le nombre de brigands se réduisit à 1 500, mais il était avéré qu’ils ravageaient la campagne. À neuf heures du soir, il y avait 20 000 hommes sous les armes, et ils passaient ainsi la nuit, écoutant toujours sans rien entendre. Vers trois heures du matin, nouvelle alarme, tocsin ; on se forma en bataille, on était sûr que les brigands avaient brûlé Ruffec, Verneuil, Larochefoucauld et autres lieux. Le lendemain, contre les bandits toujours absents, les campagnes arrivèrent pour prêter main-forte. À neuf heures, dit un témoin, nous avions dans la ville 40 000 hommes que nous remerciâmes. » [5]

Pour faire face à cette menace parfois imaginaire, on formait la milice nationale, constituée de volontaires qui assistaient la garde et patrouillaient autour du village. Pourtant ce sont souvent les paysans qui se livraient au pillage, profitant du climat d’anarchie ambiante.

Ici et là, des réserves de vin furent mises à sac [6], mais il ne semble pas que de tels débordements se soient produits à la Foye. Si le vent de folie qui soufflait sur le pays avait jusqu’alors épargné la paroisse, c’est qu’hormis quelques rares demeures bourgeoises et les restes du modeste prieuré, elle offrait peu de cibles : le château de Péré-la-Mothe, dédaigné de longue date par ses seigneurs, était en piteux état. [7]  Acquis en 1771 par Louis Isaac Bastard de Crisnay alors qu'il était en ruine, il ne sera restauré qu'en 1805.

Situé au sud du hameau de Puyroux, dans la paroisse voisine de Prissé-la-Charrière,
le château fut acquis à titre d'arrentement en décembre 1771. La cession fut signé
à l'auberge de la Coupe d'Or, à Saint-Maixent, par dame Dauzy de Motaillon,
pour 600 livres de rente, rédimibles par les héritiers de Louis pour la somme
de 12,000 livres. Il reviendra à son fils André Isaac, et en particulier à la femme
de ce dernier, Marie-Louise Aymé, de relever le château de ses ruines. Les travaux
eurent lieu de 1805 à 1812. Ils opérèrent alors des transformations et des
agrandissements à partir d'une ancienne annexe correspondant à la moitié
de l'édifice moderne. De l'ancien château, il ne reste que deux tours et
quelques dépendances. [4 bis]  [photo : site de la fête des plantes au château]

La fête des plantes au château. L'une des anciennes tours est visible au centre.
[Sud-Ouest, Fête d'automne au domaine de Péré,
photo : Claudine Sylvano]


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Notes
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[1] Les collecteurs d'impôts nommés par l'assemblée pour 1789 furent : François Arnault, Louis Bodin, Jean Bonnin, maçon, André Boyer, François Géoffriau, le frère de Pierre, collecteur désigné l'année précédente, devenu entretemps sacristain du nouveau curé Després, Alexis Lévesque, frère de François, cabaretier, qui fut également collecteur l'année passée, et René Texier.   [<-]

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[2] Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie, p109.   [<-]

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[3] Durant la Révolution, les imprimeurs publièrent de nombreuses images de propagande sur des thèmes similaires. L'illustration suivante est une variante sur le thème de la délivrance des aides :

« De la visite du commis des barrières et des aides, délivrez-nous Seigneur. »
[Archives numériques de la Révolution française]

Les images évoluaient avec le cours des évènements. Elles pouvaient également être recyclées selon les besoins du moment, comme ici :

« À tous français bien nés, que cette image est chère. Vive le Roi. »
[Archives numériques de la Révolution française ou Gallica]
« Réception du décret du 18 floréal. »(7 mai 1794)
[Archives numériques de la Révolution française ou Gallica]
Ce décret instituait les fêtes décadaires. Adopté par la Convention
sur un rapport de Robespierre, il substituait aux fêtes catholiques un calendrier
de fêtes républicaines marquant les valeurs dont se réclamait la République.
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[4] Taine ajoute à ce sujet : « Les grands mots ont fait leur effet ; on leur a dit que les États Généraux allaient opérer « la régénération du royaume » ; ils en ont conclu que l’époque de la convocation devait être celle d’un changement entier et absolu dans les conditions et dans les fortunes. Partant, l’insurrection contre la noblesse et le clergé est aussi vive que générale. Dans plusieurs lieux on a fait assez connaître que c’était ici une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété ; et, dans les villes comme dans les campagnes, le peuple continue de déclarer qu’il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes. » [Taine, ibid, p35-36].

Malgré l'abolition par l'Assemblée constituante des banalités en août 1789, la taxe de banalité du four de la Foye subsistera jusqu'en mars 1790. La capitation avait elle aussi été supprimée en janvier 90. Cet impôt sera remplacé l'année suivante par une contribution mobilière plus égalitaire. 

« Le 26 septembre 1789, un décret de l'Assemblée nationale (N° 23) ordonna qu'il fut fait dans chaque communauté, pour toutes les impositions directes autres que les vingtièmes, un rôle de supplément pour les six derniers mois de 1789 sur les privilégiés, dans les mêmes proportions et dans la même forme que pour les autres contribuables ; et que, pour 1790, les privilégiés fussent imposés à raison de leurs propriétés, exploitations et autres facultés. L'ancienne taille avait vécu. Dès 1790 le nom même en avait disparu, et il n'était plus question que « d'impositions ordinaires », en attendant celles que la Constituante devait établir — et pour lesquelles elle se garda bien de prendre modèle sur la taille, universellement condamnée. »  [Marcel Marion, Impôts Directs sous l’Ancien Régime, p48].
   [<- 4]  [<- 4 bis]

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[5] Taine poursuit : « Puisque les bandits ne se montrent pas, c’est qu’ils sont cachés : cent hommes à cheval et quantité à pied vont fouiller la forêt de Braconne, et, à leur grande surprise, ne trouvent rien. Mais la terreur n’est pas calmée ; pendant les jours qui suivent, on monte la garde continuellement, on forme des compagnies parmi les bourgeois, et Bordeaux averti envoie un courrier pour offrir 20 000 et même 30 000 hommes. Ce qu’il y a de surprenant, ajoute le narrateur, c’est qu’à dix lieues aux environs, dans chaque paroisse, pareille émeute est arrivée, et à peu près à la même heure. – Il suffit qu’une fille, rentrant le soir au village, rencontre deux hommes qui ne sont pas du pays. C’est le cas en Auvergne : là-dessus, des paroisses entières se sauvent la nuit dans les bois, abandonnant leurs maisons, emportant leurs meubles ; les fuyards ont foulé, abîmé leurs propres moissons ; des femmes enceintes se sont blessées dans le bois, d’autres sont devenues folles. L’épouvante leur a donné des ailes ; deux ans plus tard, près du Mont-Dore, on montrait à Mme Campan une roche à pic où une femme s’était réfugiée et d’où on n’avait pu la descendre qu’avec des cordes. – Enfin, les voilà rentrés chez eux, et leur vie, à ce qu’il semble, reprend son train ordinaire.

Mais ce n’est pas impunément que de si grosses masses se sont ébranlées, et un pareil tumulte est par lui-même une source vive d’alarmes : puisqu’on s’est levé, c’est qu’il y avait du péril, et, si le péril ne vient pas des brigands, il vient d’ailleurs. Contre ces fantômes pullulants de l’imagination surexcitée, nul raisonnement, nulle expérience n’est efficace. Désormais chaque commune, chaque homme se pourvoit d’armes et se tient prêt à en faire usage. Le paysan fouille à son magot, et trouve dix à douze francs pour acheter un fusil. – Dans le plus misérable village, on rencontre une milice nationale. Dans toutes les villes, des gardes bourgeoises, des compagnies de volontaires font patrouille. Sur la réquisition des municipalités, les commandants militaires leur livrent des armes, des munitions, des équipements ; en cas de refus, on pille les arsenaux, et, de gré ou de force, 400 000 fusils passent ainsi, en six mois, aux mains du peuple. » [Taine, ibid, p94-97].   [<-]

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[6] Un exemple à Paris : « La capitale semble livrée à la dernière plèbe et aux bandits. Une bande enfonce à coups de hache la porte des Lazaristes, brise la bibliothèque, les armoires, les tableaux, les fenêtres, le cabinet de physique, se précipite dans les caves, défonce les tonneaux et se soûle : vingt-quatre heures après, on y trouva une trentaine de morts et de mourants, noyés dans le vin, hommes et femmes, dont une enceinte de neuf mois. Devant la maison, la rue est pleine de débris et de brigands qui tiennent à la main, les uns des comestibles, les autres un broc, forcent les passants à boire et versent à tout venant. Le vin coule en talus dans le ruisseau, l’odorat en est frappé » [Taine, ibid, p68].   [<-]

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[7] Henri Bastard de Péré, Louis Isaac Bastard de Crisnay, fermier féodal, seigneur de Péré (1712-1787), Bulletin de la Société Historique, 2e série, Tome IX, no4, 4e trimestre 1976, p533-534]

Le château ouvre ses portes deux fois par an, au printemps et en automne, pour la fête des plantes qui attire toujours beaucoup de monde. Le lien suivant inclue une très belle vidéo de la fête des plantes au château.

Le château de Péré la Mothe sur la carte, au sud du hameau de Puyroux :

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