Les autorités municipales s’organisent


La sécheresse de l'été 1790 fut telle que l'eau dû être rationnée.
L'eau de la mare (ci-dessus), dès lors réservée aux habitants,
fut interdite aux animaux de ferme.

Aux tensions civiles s’ajoutaient les rigueurs du climat. En cette année 1790, l’été n’offrit aucun répit aux villageois. Ordinairement la paroisse manquait d’eau – il fallait parfois descendre jusqu’au hameau de Péré pour se ravitailler. Pour cette raison, la terre caillouteuse, sèche et calcaire comme à Limouillas, se prêtait surtout à la culture de la vigne. Mais en août, la sécheresse fut telle que l’on dû rationner l’eau des puits et de la mare, sous peine d’amende et d’emprisonnement pour les contrevenants. La mare, en particulier, fut interdite aux animaux afin de préserver la qualité de l’eau pour les habitants. Consigne du maire : il fallait attendre la pluie.

Au sein de la tourmente révolutionnaire, en raison de la disette, les récoltes étaient d'autant plus convoitées, tant par les gens que par les animaux de ferme : il en coûtait vingt sous à quiconque laissait une de ses bêtes s’égarer dans les vignes de son voisin [1]. En particulier, les pacages de chèvres et de moutons aimaient à brouter les jeunes pousses. Pour se prémunir, certains vignerons mettaient des branchages afin de barrer l'entrée des rangs de vignes. L'assemblée municipale, quant à elle, attribua la fonction de garde-messier au garde champêtre Thomas Billy, afin de surveiller et protéger les récoltes. [2]

Traditionnellement, en automne, un comité faisait le tour du vignoble et décrétait les dates de début des vendanges, pour chaque parcelle, en fonction de la maturité des raisins [3]. Cela permettait de garantir la qualité de la récolte mais aussi de mieux gérer la main d’œuvre (les vendangeurs qui se déplaçaient chez les uns et les autres), ainsi que l'utilisation des pressoirs disponibles.

Cette année-là, c'est la municipalité qui s'en chargea. Elle assigna à chaque terrain sa journée de vendanges : « Mardi 5 octobre : Chagnasse, Bossette et champs Berlin ; mercredi 6 : fiefs Cousseau et Jobet ; jeudi 7 : les fiefs de la Brousse, du Petit Cormier, de Coulipatte et de Rotis… etc. »


Les archives indiquent que les vignerons firent une bonne récolte
en dépit de la canicule. La sécheresse affecta la quantité de vin produite
mais le vin fut de meilleure qualité.

Avec la misère toujours plus grande, les esprits s’échauffaient. Le peuple exigeait que des responsables soient châtiés. Dans toute la France, on pointait du doigt « les aristocrates. » En premier lieu, les notables étaient pris pour cibles. Ici et là, on voyait de riches laboureurs et des membres du clergé contraints de fuir leur paroisse vers la ville.

« La chasse aux aristocrates »
Ici, les aristocrates que poursuivent les gardes nationaux
sont essentiellement des membres du clergé.
On les voit qui tentent de se réfugier dans un arbre,
en compagnie d'un étrange singe vert !
[Illustration : Gallica]

Mais les notables de la Foye-Monjault s’en sortaient bien. Ce sont eux qui occupaient les postes révolutionnaires : emmenés par le procureur Augustin Vien, président de l'assemblée paroissiale (devenu syndic de la paroisse après Bodin), ils désignaient aux paysans le noble prieur Müller comme source de tous leurs maux.

Comme le fait remarquer Taine : « le procureur, qui tient la plume, nomme et désigne du doigt chaque privilégié, critique son genre de vie, évalue sa fortune, calcule le tort que ses immunités font au village, invective contre les impôts et les commis. – Au sortir de ces assemblées, le villageois rumine longuement ce qu’il vient d’entendre. » [4]

Venues de Paris, des lettres incendiaires des députés du Tiers étaient reçues par les municipalités. On les lisait tout haut sur la place de l’église, et des copies en étaient envoyées dans tous les villages alentours. [5]

Serment civique au village en fevrier 1790, détail.
Cette scène dû se reproduire à la Foye lors des annonces publiques de Vien
ou de Bodin. On y voit la garde nationale du village, support administratif
de l'assemblée, à gauche du podium, ainsi que le curé à droite.
[Illustration : Archives numériques de la Révolution française]

À Secondigny, les ouvriers de la forêt avaient reçu une lettre « qui leur enjoignait de courir sus à tous les gentilshommes de la campagne, et de massacrer sans merci tous ceux qui refusaient d’abdiquer leurs privilèges, avec promesse que, non seulement il ne leur serait rien fait pour ces crimes, mais encore qu’ils en seraient récompensés ». M. des Prez de Montpezat, correspondant des députés de la noblesse, fut saisi ; on l’entraîna avec son fils chez le procureur fiscal, pour le faire signer ; défense aux habitants de lui porter secours, « sous peine de la vie et du feu ». – « Signez, lui avait-on dit, ou nous allons vous arracher le coeur et mettre le feu à cette maison. » À ce moment, le notaire voisin, qui était sans doute complice, survint avec un papier timbré et lui dit : « Monsieur, j’arrive de Niort : le Tiers-État en a fait autant à tous les gentilshommes de la ville ; un seul, pour l’avoir refusé, a été mis en pièces à nos yeux. » [6]

En pratiquant la surenchère politique, les élites jouaient avec le feu. Le contrôle de la situation pouvaient à tout moment leur échapper, et la violence publique se retourner contre eux...


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Notes
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[1] Procès verbaux de l'assemblée communale du 28 février et du 22 août 1790, archives communales de la Foye.   [<-]

[2] Thomas BILLY sera remplacé l’année suivante par Guillaume BONNIN, pour un salaire de vingt sous et six deniers, voté par l’assemblée, payable par quartier, c’est-à-dire par tour de garde.   [<-]

[3] Le ban des vendanges a perduré jusqu'à la seconde guerre mondiale.   [<-]

[4] Taine, Les Origines de la France Contemporaine, Tome II, La Révolution : l'Anarchie, p20.   [<-]

[5] « Vous voulez connaître les auteurs des troubles », écrit un homme de sens au comité des recherches, « vous les trouverez parmi les députés du Tiers », et particulièrement « parmi ceux qui sont procureurs et avocats. Ils écrivent à leurs commettants des lettres incendiaires ; ces lettres sont reçues par les municipalités, lesquelles sont aussi composées de procureurs et d’avocats... On les lit tout haut sur la place principale, et des copies en sont envoyées dans tous les villages. » [Taine, ibid, p113-114].   [<-]

[6] Ces évènements eurent lieu en juillet 1789 ou 1790. [Taine, ibid, p114]   [<-]