L'hiver 1788-89


L'hiver 1788-89 fut avec celui de 1709-10 le plus froid du XVIIIe siècle.

De 1784 à 89, une succession de mauvaises récoltes ainsi que des hivers très rudes aggravèrent sensiblement la situation. L’hiver de 1788-89, en particulier, était le plus froid que la France ait connu depuis 1709 ; il dura de novembre à avril.

Au village, l’eau avait gelé jusque dans les puits, tout comme le vin dans les barriques. Une partie des vignes, des noyers et des arbres fruitiers avaient péri. À travers la France, les rivières étaient gelées, de même que la mer sur les côtes du pays : à Calais, la masse des glaces avait obstrué le port. On traversait le Rhône en charrette. Le froid avait parfois tué les poissons dans les rivières et les mares, et le gibier dans les bois. À Paris, la température descendit à -23˚C en janvier. [1]

La misère était telle que l’on dû organiser des ateliers de charité. Mais avec la disette qui perdurait d’année en année, liée à une incertitude économique croissante, le mécontentement général prenait peu à peu de l'ampleur. Attisée par les pamphlets et les discours politiques [2], la violence couvait.

Le célèbre pamphlet de l'abbé Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers état ?
Publié en janvier 1789 en préparation des États-généraux,
il fut aussitôt vendu à 30 000 exemplaires.

À la Foye, il incombait à François Bastard de Crisnay, garde de la châtellenie et frère aîné du fermier général, la tâche peu enviable de maintenir l’ordre dans ces conditions. Répondant de l’impopulaire seigneur Müller, il occupait le corps de garde au centre du village et commandait à deux gardes champêtres, Charles Jolly et Thomas Billy. Ce dernier habitait au Cormenier, paroisse voisine, qui dépendait également des bénédictins.

L'inscription « Corps de Garde » est encore visible sur le mur du bâtiment,
au centre du village, qui servit de poste de police.

Malgré la disette, ces gardes-chasse, parfois brutaux et détestés des paysans, étaient chargés de veiller sur les droits de chasse du seigneur. Et bien que l’abbé ne chassa jamais sur ses terres, l'interdiction du braconnage privait les plus pauvres de l’un des rares moyens de subsistance dont ils disposaient. Les contrevenants pouvaient être sévèrement punis.

« Des Capitaineries et Gardes de Chasses délivrez-nous Seigneur » [3]
[Archives numériques de la Révolution française]


Les loups
Autrefois, les forêts du Poitou et de Saintonge retentissaient du hurlement des loups gris. Ils s'en trouva jusque vers la fin du XIXe siècle dans le bois de la Foye, jouxtant la forêt de Chizé, et leur population augmenta durant les famines et les guerres de l'époque révolutionnaire.

À la nuit tombée, réfugiés auprès du feu dans leur chaumière, les paysans entendaient parfois leurs appels mêlés au vent. La présence des loups, associée depuis des siècles aux contes populaires qui peuplaient les nuits d'êtres surnaturels, de revenants et de garous, créatures du diable, leur inspirait une grande peur. En cet hiver terrible, on les sentait plus proches des habitations.

Le loup-garou, légende bien vivante au XVIIIe siècle.
On remarque la pique à loup, à deux pointes, brandie par l'homme de droite.
[France Pittoresque, légendes, croyances et superstitions]

Dans les archives, on relève en 1783 le nom de Jean Burgaud, chasseur de loup de la Foye, et celui de Jacques Benoist, à Marigny en 1787 [4]. Sur la carte, quelques toponymes témoignent de cette époque : La « fosse aux loups », large dépression dans le bois de la Foye, et le « chemin de la louve », longeant le bois de la Bossette, où au dire d'anciens a été tué le dernier loup sur la commune.

On trouve encore chez quelques villageois des fourches à loup, sorte de pique à deux pointes sur un long manche, dont étaient équipés les bergers jusqu'au début du XXe siècle.


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Notes
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[1] Archives communales de la Foye-Monjault, et France Pittoresque, Hivers (Grands) à travers les siècles : froids extrêmes et rigoureux (D’après « Des changements dans le climat de la France : histoire de ses révolutions météorologiques », paru en 1845).    [<-]

[2] Celui d'Emmanuel Joseph Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers état ? en fournit un bon exemple. La lecture parfois exaltante de ce pamphlet permet d’en saisir la popularité. Publié en janvier 1789 en préparation des États généraux et vendu aussitôt à 30 000 exemplaires, ce document est un témoignage remarquable pour quiconque s’intéresse aux tensions sociales et à la pensée politique de l’époque. Au chapitre VI, p67: « Ce qui reste à faire », Sieyès annonce la création de l’Assemblée nationale. Certaines de ces réflexions sur la constitution de la nation, ainsi que son analyse des grands privilèges, replacés dans le contexte de nos institutions, des écarts de richesse et de la crise identitaire contemporaine, sont toujours d’actualité.   [<-]

[3] Les vœux des paysans seront exaucés à la disparition du système féodal par les décrets de la Constituante d'août 1789, qui abolissent le droit exclusif de chasse ainsi que la justice seigneuriale. Les communes seront alors chargées de recruter des gardes champêtres, mais ces derniers sont sans pouvoirs réels. La mission des gardes étant presque impossible et dangereuse, le désordre persistera dans les campagnes jusqu'au consulat de Bonaparte. L'une des premières préoccupations du futur Empereur fut le sort des braves soldats à la retraite n'ayant que leur maigre pension pour survivre, tous n'étaient pas forcément aux Invalides. Aussi, le 12 septembre 1800, un arrêté déclarait que les gardes-champêtres seraient désormais choisis parmi les vétérans. Ce fut le cas à la Foye de Pierre Bonneau, ancien dragon. [wikipedia, Garde champêtre en France].   [<-]

[4] Gloria Godard, site de Lulu Sorcière, La destruction des loups dans la généralité de Poitiers, de 1751 à 1787.   [<-]


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