Pendant près de trois siècles ils seront l’une des familles très importante au village.
Une de leurs premières traces dans la généalogie remonte à 1644, où François Charruyer, (xxxx-1671) un « journalier », se marie à La Foye avec Marie Gaultier ( xxxx - 1657), la fille d’un notable du village. Ensemble, ils iront reprendre une ferme à Marigny.
Leur descendance sera nombreuse. Plusieurs générations de Charruyer se succèderont au village jusqu’en 1940. On note Madeleine Charruyer mariée avec Raymond Rossard le 4 janvier 1938 à La Foye. Il était un maçon très connu au village car c’est lui qui réalisait les travaux de terrassement au cimetière.
On note également Omer-Louis Charruyer qui en tant qu’engagé lors la guerre 14-18, décèdera de ses blessures au combat à l’hôpital d’Amiens. Il avait 27 ans, son nom figure sur le monument aux morts. Son Grand-Père, Pierre Charruyer, lui, était décédé de maladie suite à la guerre de 1870.
René CHARRUYER 1680
Une saga familliale (Source : Archives famille Morisset)
Une descendante de François Charruyer (1785-1871) et Rénée Samproux, nous a transmis ce texte sur l’histoire de quelques personnages emblématiques de cette famille. A cette époque ou beaucoup rêvaient d’aventure, leur parcours en Europe et au Moyen-Orient est particulièrement impressionnant.
« En 1870, il y avait à La Foye un couple du nom de Francois CHARRUYER et Renée SAMPOUX.
En 1870, leur fille Marie Catherine épousa à Sansais un certain Francois VIOSCA. Après reconstitution de sa famille, l’on remonte à son arrière-grand-père, Vicente BIOSCA, francisé Vincent VIOSCA, né à Fuente la Higuéra, dans le sud-est de l‘Espagne. En 1820, ce dernier est domestique à Sansais, fils de jardinier, ses parents décédés en Espagne. Vue la date, il est fort possible qu'il ait été ramené quelques années plus tôt dans les bagages des restes de |'armée napoléonienne. En tout cas cette année-là, il épouse Catherine SOULISSE, une paysanne de l‘un des hameaux de la commune.
Une fois mariée avec Francois, Marie Catherine CHARRUYER quitte La Foye pour Sansais, ou vit la famille de son époux (ils auront deux fils qui iront plus tard s'installer à Bordeaux, ou décédera une de Ieur petite-fille en1980).
Jusqu’à cette génération, Francois inclus, les Viosca avaient été domestiques de père en fils. François avait deux frères : Jean, peut-être cultivateur, marié et installé à Usseau, et Andre, né en 1846, cultivateur à Surgères puis aubergiste à Mauzé. ll aura deux filles, Louise et Marie, née respectivement à Mauzé en 1886 et 1892, sur lesquelles je vais revenir.
Mais c'est une famille particulièrement exotique : Dans la première moitié du XXe siècle, un certain Marcus BIMSENSTEIN juif autrichien, est médecin délégué sanitaire par l'Empire Ottoman (membre correspondant de la Société impériale de médecine de Constantinople), d‘abord à Téhéran, puis à Alexandrie ou il va s‘établir avec sa famille. De là, ils établiront des liens avec d'autres pays comme la France, la Suisse, l‘Angleterre et l'ltalie, ou ils iront habiter.
En Turquie, à Trézibonde dans les années 1850, Marcus avait eu trois fils : Albert, docteur comme son père (qui quitta Alexandrie pour venir s‘installer en France, suivant les bombardements de la ville par les Anglais en 1882), Guillaume, ingénieur des Chemin de Fer en France et en Egypte, et Achille.
Ce dernier est d‘abord banquier à Alexandrie, sous-directeur de la Anglo-Egyptian Bank Limited, et membre du conseil d‘administration de la Société des tramways d'Alexandrie. En 1889, il épouse Alice ISMALUN, d'une famille de banquiers juifs allemands/égyptiens (lgnatz, le père d'A|ice est co-directeur de l'international Bank of Hamburg). En 1910, il est naturalisé Suisse et part vivre à Lausanne, suivant sans doute en cela les lsmalun avant lui.
Achille et Alice auront deux fils, Edmond et Walter, nés respectivement en 1889 et 1891 à Alexandrie. Ils habitent d‘abord à Lausanne avec leurs parents, mais durant la Première Guerre ils montent à Paris pour faire leurs études d'ingénieur.
Louise et Marie durent elles aussi venir à Paris durant la guerre (peut-être également pour faire des études ?), et au hasard d'une rencontre, ils firent connaissance. Edmond épousa
Louise ne 1918, et Walter épousa Marie en 1921. Mais ils se connaissaient depuis plusieurs années, puisque Marie et Walter se trouvaient déjà ensemble à Buenos Aires en 1916. Ils habiteront plus tard au Vésinet, dans les Yvelines, ou ils se sont tous fait inhumer.
Edmond et Walter ont eu deux sœurs : Marguerite et Hilda.
Dénoncée par un agent double, elle sera arrêtée avec son époux et déportée au camp de concentration de Ravensbrück vers la fin de la guerre, auquel elle survivra de justesse. Hilda épousera le peintre sculpteur Gaston LAVRILLIER.
Quelques repères, à propos de ces familles que nos deux filles d'aubergiste ont rejoint : La famille BIMSENSTEIN des générations d‘Edmond et Walter compte à Paris : un directeur des contributions directes, un avocat a la Cour d'Appel, un industriel et un autre ingénieur.
Coté lSMALUN, la famille d'Alice compte une dizaine de banquiers (pas moins), dont Mattéo, son grand-père né en 1824, et Jacob, le frère de ce dernier. Sa tante épousa en 1866 le Consul d'ltalie à Alexandrie, ce qui donna naissance à la branche italienne de cette famille à Florence, en Toscane. Ainsi que plusieurs scientifiques, ingénieurs et avocats. Denise ISMALUN, sa cousine (arrière-petite-fille de Jacob), épousa en 1948 Claude ARPELS co-dirigeant de la maison Van Cleef & Arpels, joailliers. La petite fille de Mathilde ISMALUN son autre tante, épousa en 1897 Henri MORISSET peintre célèbre ayant eu pour professeur Tony Robert-Fleury, William Bouguereau, Jules-Elie Delaunay et Gustave Moreau.
Mattéo ISMALUN, le grand-père d'Alice, épousa Mirra PINTO à Alexandrie en 1843 (voir les Mémoires de Mirra, ci-dessous). Les PINTO sont encore une autre famille de banquiers juifs d'Alexandrie, originaires d'Espagne ceux-là. Parmi les banquiers et les industriels que compte la famille, on remarque en particulier Dorothy PlNTO, petite-nièce de Mirra, qui épouse en 1913 à Westminster, Londres, le baron JAMES de ROTHCHILD, fils d‘Edmond, de la branche anglaise de la célèbre famille.
Pour finir, voici les Mémoires de Mirra lSMALUN recueillies par son petit-fils Matteo Alfassa à Lausanne, en août 1906
<< Tout s’en va, tout passe ; l'eau coule et le cœur oublie. (Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, le 2 septembre 1846). Me voici dans ma soixante-seizième année. Soixante-seize ans ! Le temps passe, l'eau coule, le cœur oublie. Depuis I ‘année 1830 de ma naissance, que de temps a passé ; j’ai quitté I ’Egypte pour l’Europe, et me suis fixée en France, ou après deux révolutions, le Second Empire et la guerre de 1870, se sont écoulés trente-six ans déjà de Ia Troisième République ; A ma naissance, les chemins de fer, Ie gaz d’éclairage, Ia lumière électrique, Ie téléphone, les bicyclettes et les automobiles n’existaient pas ; Victor Hugo, Pasteur, Renan, Taine, Herbert Spencer, Nietzsche, Dan/vin, Haeckel débutaient a peine ou n'avaient pas commencé Ieur carrière ; j’ai vu s’achever Ie XIXe siècle, et, entourée de plus de trente enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, je suis entrée bravement dans Ie XXe siècle. Et tandis que /e temps passe ainsi, marquant pour Ia soixante-seizième fois sa course de Ia terre autour du soleil, et Ie retour ici-bas des saisons, l'eau coule sans cesse des cimes neigeuses vers Ia mer, pour s’évaporer jusqu’aux nuages et retomber en pluie, rappelant aux hommes comment dans Ieur apparente diversité, les jours se succèdent, et versant les bienfaits et les tourments de Ia nature sur nos peines et sur nos joies ; Ie temps passe, l'eau coule, et Ie cœur s'exalte ou saigne, puis il oublie, parce qu’iI faut vivre et que le souvenir intense comme au premier jour d'un bonheur ou d'une souffrance trop forte empêcherait la vie. J’ai connu des jours de luxe et des jours de revers, j’ai perdu mon père et ma mère, mon mari, plusieurs petits-enfants et arrière-petits-enfants, et dans ce qui me reste de douleur, je m’écrie avec Goethe : "Par-delà les tombeaux, en avant », parce qu'a soixante-seize ans, bien qu’a vrai dire je n'aime guère la vieillesse, je trouve encore la vie belle.
Je suis née au Caire, en Egypte, Ie 18 décembre 1830, dans Ie pays des pyramides et du Nil fécondant. J’ignore si une étoile présida a ma naissance, et je n’ai pas assez confiance dans l’astrologie pour I ‘avoir cherché ; mais ma pensée s'élève volontiers vers les astres, j’ai longtemps eu pour symbole une étoile, et j’aimerais écrire qu’il en est une, attachée à ma destinée, à qui je dois toutes mes heures de bonheur et Ie succès de mes entreprises.
Mon père, Said PINTO, était un homme beau et généreux. Je I ‘ai perdu à l’âge de 15 ans, alors que j’étais mariée depuis deux ans et que j’avais déjà mon premier fils, Ignace. Je me rappelle très bien que pendant une maladie de l’enfant, mon père qui souffrait de l’asthme, me consolait en me disant : << Tu vois, moi aussi je souffre ; il faut avoir de la patience. ». Ma mère, Anna COHEN était belle, honnête et sévère. Elle avait des esclaves qu'elle battait, parce que c’était l'usage encore à cette époque. Elle est morte en 1869, l’année de l’inauguration du canal de Suez.
Je n'ai connu, parmi mes grands-parents, que la mère de ma mère de qui j'ai gardé le souvenir que voici : un jour que des hommes vinrent a la maison chercher des sacs très lourds, pleins de livres sterling, ma grand- mère, qui ne voulait pas qu’on fit du bruit parce que ma sœur ainée était mourante, porta elle-même un de ces sacs ; sa colonne vertébrale craqua sous le poids et elle resta désormais motivée toute sa vie.
Mes parents ont eu deux fils et huit filles. J'étais l’une des dernières ; toujours sage, je m’occupais de la maison et supportais sans impatience les taquineries de mes sœurs. Un jour que je descendis à la cave pour préparer la table, elles me guettèrent, enveloppées comme des fantômes dans de grands draps blancs et se précipitèrent sur moi pour m’effrayer. C’est un de mes premiers souvenirs d’enfance.
Je me suis mariée en 1843, à l’âge de treize ans, avec Matteo ISMALUM, qui en avait dix-huit. Son père était comme le mien banquier en Egypte et nos deux familles se connaissaient. Les ISMALUM venaient de Hongrie, tandis que c’est d’Espagne que les PINTO de ma famille étaient venus s’établir en Egypte. On ne s’inquiétait guère, alors, de généalogies et j'aurais de la peine à dire exactement quelles furent nos origines ; mais nous étions les uns comme les autres de religion juive, et c’est peut-être un des liens qui nous rapprochaient. Elevée dans cette religion, je n'ai jamais été pratiquante, mais, convaincue de la faiblesse humaine, j'ai toujours aimé à me représenter sous le nom de Dieu, un être supérieur, à qui je rends grâce chaque jour des bienfaits de la nature ; je me fais une idée très claire du bien et du mal et j’ai conscience d'avoir sans cesse, dans la mesure de mes forces, aimé le bien et évité le mal.
Je disais donc que je m’étais mariée à l’âge de treize ans, la coutume étant en Egypte, à cette époque, de se marier très jeune. Je me rappelle qu'au moment des fiançailles, je rencontrai Matteo ISMALUM dans un bateau sur le Nil. Il m’offrit un diadème de grande valeur et un petit panier de fraises ; délaissant le bijou, je m'emparai du panier qui me tentait infiniment davantage. J'étais très enfant et je me souviens que la première fois que mon fiancé voulut m’embrasser je me sauvai et me cachai sous un lit.
Mon mariage eut lieu à Alexandrie ; je portais ce jour-là une robe en soie rouge avec un pantalon rouge et une veste en velours violet avec des glands d’or et de perles ; sur mes cheveux j'avais un petit tarbouche posé très bas, avec un grand gland d’or et de perles tombant.
La cérémonie a été célébrée à la maison comme toutes les fêtes juives et arabes ; des mets du pays, délicieux et spéciaux, étaient servis tandis que des musiciens bruyants et des danseuses souples égayaient l’ouïe et la vue. Dès que nous fumes unis, j’habitai à Alexandrie pendant cinq ans avec la famille de mon mari, et deux ans après mon mariage j’eus mon fils Ignace, peu de temps avant de perdre mon père. La mère de Matteo ISMALUM était très bonne, je /’aimais beaucoup et je l’ai soignée longtemps ; la malheureuse femme avait pris l’habitude de boire des spiritueux afin d'oublier ses chagrins, aussi je n’hésitai pas a mêler en cachette de l'eau à l'alcool pour éviter qu’elle ne souffrît trop de cette faiblesse. Elle est morte en 1857, la veille de la naissance de ma fille Mathilde.
Mon beau-père était un homme d'une grande droiture ; A la suite d'une mauvaise récolte de coton, il perdit toute sa fortune ; ayant à faire face à de nombreux engagements et possédant plusieurs maisons, il alla trouver Ie vice-roi Said et lui demanda s'il pourrait les lui acheter. Le vice-roi lui répondit : ISMALUM, je vous estime beaucoup et je vous félicite de votre démarche. Mais, gardez vos maisons. Je vous prêterai l’argent qu'il vous faudra et vous me le rendrez quand vous le pourrez. » Mon beau-père refusa la proposition disant qu'il ne savait pas si l’avenir lui permettrait de s’acquitter de cette dette. Le vice-roi accepta donc d’acheter les propriétés, et elles sont encore aujourd'hui affectées aux services du gouvernement à Alexandrie. Ce désastre financier se produisit en 1847, deux ans après la naissance d’Elvire qui me fit beaucoup souffrir comme celle de mon premier enfant, car j’étais encore très jeune. L’année qui suivit cette naissance, je quittai mes beaux- parents et quand mon beau-père perdit toute sa fortune, je vendis tous mes bijoux pour lui venir en aide et je vécus pendant deux ans dans une extrême simplicité, travaillant moi-même au ménage et à la cuisine.
J’ai su faire preuve à ce moment de résignation, de courage et d’économies, de même que j'ai su dans les périodes ou j'ai pu jouir de toutes les satisfactions que donne la richesse, dépenser largement pour mes toilettes et mon train de maison.
Mon mari était d’une prodigalité sans limite, et bien souvent c'est grâce à mon sang-froid que nous avons sauvé notre situation. J’ai toujours eu pour lui un amour mêlé de jalousie, il était beau et les femmes
J/’admiraient volontiers, mais je dois dire que son amour pour moi tenait de la vénération et qu'il m'entourait d’un véritable culte. Si sa nature ardente et ouverte lui faisait rechercher les plaisirs avec une joie franche et naïve, il savait reconnaitre mes qualités dont il subissait l’ascendant et il ne m’aurait jamais rien refusé. C'est vers 1851 que je fis mon premier voyage en Europe et je crois bien que je fus Ia première Égyptienne à me hasarder à quitter ainsi l’Égypte. J’avais de 20 à 22 ans à cette époque et j'allais en Italie ; Ignace et Elvire étaient tout petits et je n’avais qu’eux comme enfants. Je ne parlais que l’arabe, je portal mon costume égyptien et je voyageais seule avec mes deux enfants et une bonne, mon mari étant resté en Égypte. J’étais recommandée au baron et à la baronne SONNINO qui habitaient Livourne, ou je débarquai.
Ils ont été charmants pour moi ; le baron, assez mauvais sujet, me fit un brin de cour ; un jour je refusai d’aller avec lui a un grand bal, sa femme ne venant pas, et j’accompagnai la marquise LADARELLI qui vint me chercher ; je fus trouvée fort belle dans mon costume égyptien bleu de ciel, tout brodé d'or et de perles fines, mais j’ignorais la langue, aussi je me promis de vite I’apprendre.
La même année j’allai faire une cure à Montecatini ; le Grand-Duc me fut présenté par le baron SONNINO ; le Duc m'envoyait des fleurs tous les jours ainsi que ROSSINI le compositeur, et quoique très sage et même sévère, j’étais sensible à tous ces hommages.
Après ce voyage je retournai en Égypte, et deux années se passèrent pendant lesquelles j’eus une fille qui mourut à l’âge d’un an, en vingt-quatre heures, d’une chute dans les escaliers ; elle était très jolie.
Ensuite je retournai à Livourne avec mon mari ; j’étais habillée à l'européenne et je parlais l'italien ; j’y restai deux ans et j'y eus mes deux fils, Albert en 1853 et Alfred en 1854. Tous deux ont eu des nourrices magnifiques, mais celle d’Alfred avait des poux ; cela lui est heureusement vite passé car je l’ai fait soigner par un docteur qui ne lui ménagea pas les bains.
Après avoir mis en pension Ignace à Vienne, je retournai de nouveau en Égypte ou Mathilde est née en 1857, j’habitais à Alexandrie dans la maison de mes beaux-parents qui avaient le premier étage et moi Ie deuxième.
Quelques années après j’allai à Paris pour mettre en pension, au collège Chaptal, Albert et Alfred ; l’un avait huit ans et l’autre sept. Je savais alors le français que j’avais appris toute seule comme l’italien, ayant fait toute mon instruction par moi-même.
L’année ou je mis Mathilde en pension, chez Madame KOHN en 1862, j’étais avec Elvire qui avait quinze ans, et nous étions descendues à l'h6tel de Castiglione. Nous allions ensemble voir les musées, les promenades et toutes les curiosités, j’étais une enthousiaste de Paris, et de nature et de caractère original il me semblait très admissible de circuler partout avec Elvire, mais comme ma mise était plutôt élégante et assez voyante, j’étais partout très remarquée. Mes séjours à Paris m’ont toujours laissé d’excellents souvenirs.
De retour en Egypte, j'ai marié Ignace et Elvire. Ignace a épousé sa cousine Esther; bien que je ne désirais pas ce mariage, comme elle était la fille du frère de mon mari, je ne m’y suis pas opposée. La cérémonie s’est d’ailleurs passée sans grand éclat. Pour Elvire les choses n’ont pas été de même ; je m’étais aperçue qu’elle avait été convertie à la foi catholique par une femme de chambre et une institutrice très convaincue ; il était trop tard pour que je puisse intervenir et comme j’avais I’esprit large et libéral je cherchai pour ma fille un mari qui eut la même religion qu’elle. C'est à un bal que je rencontrai pour la première fois mon futur gendre, Simon DETTI, à qui je donnai le bras ; j’avais sur lui d’excellents renseignements et je l’invitai à venir me voir. J’ai fêté la première en Egypte qui laissa sa fille épouser un catholique ; c'était très mal vu dans notre milieu et je fus très critiquée, même, certains membres de la famille m'en tinrent rigueur pendant quelque temps. Le mariage fut civil et se passa au consulat d’ltalie ; c'était une cérémonie tout-à-fait jolie et intime et j’y portais une robe en faille gris perle magnifique. Après cette cérémonie, Elvire, son mari et leurs témoins allèrent à l’église et je fis semblant de l’ignorer. Très large dans mes idées je m'en suis toujours trouvée très bien, et je ne fus pas insensible aux nombreux éloges que je reçus sur mon intelligence et ma hauteur d'esprit. Ce n’est que bien plus tard, en 1874, que j’ai marié Mathilde a Alexandrie. Deux partis s’étaient présentés pour elle, je lui ai laissé le choix et elle a épousé Maurice AALASSA. Le mariage a été célébré en grande pompe dans le palais du gouvernement ; le vice-roi et les ministres y assistaient. J’avais une robe magnifique et l’on me trouvait plus belle que ma fille. Constamment la cérémonie était interrompue par l’arrivée d’un haut personnage, et de tous côtés l’on jetait sur nous de petites pièces d'or.
Une fois que mes enfants furent mariés, sauf Alfred et Albert qui n’épousèrent deux filles du baron de MENASCE que beaucoup plus tard, je menai encore pendant longtemps une vie de luxe et de succès. Partout où je passais j’étais reçue et fêtée comme une reine, mon air imposant, ma conduite sévère, mes toilettes éclatantes et mes dépenses me faisaient un véritable piédestal. Mon mari m'accompagnait généralement. J'ai dit comme il avait un culte pour moi, mais aussi combien sa nature exubérante et joyeuse le poussait vers les plaisirs. Je dus faire réintégrer chez moi quelque vaisselle d’argent qu’il s’était laissé entrainer à offrir. Deux des nombreux souvenirs qu’a gardés ma mémoire montreront mieux quels sentiments de jalousie m’inspirait mon amour : nous étions descendus au Grand Hôtel à Paris, et j'avais aussitôt observé que la chambre voisine de la nôtre était occupée par deux demi-mondaines très élégantes ; je mis en demeure sans tarder le directeur de l’h6tel de donner congé à ces dames, en le menaçant de partir moi-même s’il ne m’accordait pas satisfaction,' comme nous dépensions beaucoup et que je déployais un grand luxe, descendant dès le matin en toilette de prix, on fit ce que je voulais.
Une autre fois, j'avais à mon service une dame de compagnie ; je la trouvai un jour offrant à mon mari un verre de vermouth ; aussitôt, la regardant d’un œil terrible, je lui dis : << Qui vous a permis de venir ici chez Monsieur ISMALUM ? Est-ce donc pour cela que vous êtes à mon service ? Dès ce soir vous allez quitter la maison ». Et malgré ses protestations, malgré l’intervention de mon mari, tout tremblant devant moi, il fallut bien m’obéir.
Jusqu'au dernier jour, j’ai montré à Matteo ISMALUM un attachement complet et le temps seul a pu, sinon me consoler de sa mort, du moins mettre le baume de la résignation sur une plaie de mon cœur qui a été longue à se cicatriser.
J'ai dit que je voyageais généralement avec mon mari, mais j’ai fait à Paris un voyage toute seule avec mes domestiques. Le concierge de la maison ou j'habitais me prévient que ma femme de chambre voulait me voler de concert avec un homme qui venait la voir. Pour ne pas provoquer de représailles, et après avoir consulté le baron MALLET, je pris prétexte d'une cuiller disparue pour renvoyer ma bonne, et comme je fus appelée devant le juge de paix, je m'y fis accompagner par mon conseiller et par un sénateur connu. Je pus ainsi me tirer sans trop d’ennui de cette fâcheuse affaire.
Quant à la fortune que j’ai conservée malgré les mauvaises affaires de mon mari, je l'ai due à mon travail et à ma patience. Ayant toute la confiance des princesses d’Egypte, je leur fournissais leurs toilettes que je combinais moi-même et que je faisais venir sous ma responsabilité de chez les meilleures couturières de Paris.
Je leur fournissais aussi leurs portraits que je commandais d’après leurs photographies aux peintres Viénot et Morisset ; et quand j'étais en voyage en France, tout le monde faisait antichambre chez moi.
La période brillante de mon existence ne dura pas indéfiniment ; après avoir traversé /es mers, voyagé dans les montagnes ou un accident de voiture m’a toujours laissé un triste souvenir, après avoir fréquenté les fêtes et les théâtres, parcouru les grandes capitales et les villes d’eau, vécu dans l’intimité de personnes célèbres, notamment lors des travaux du canal de Suez ou Monsieur de LESSEPS vint me chercher avec une escorte à cheval, après avoir mené cette grande existence ou je n'avais d’autres soucis que d’administrer mes affaires et de satisfaire sinon mes caprices, du moins les désirs légitimes d'une belle vie, j'eus la sagesse de me résigner à plus de modestie et de tranquillité.
Mes enfants et mes finances m’occupèrent bientôt avant toute chose. Je connais parfaitement les qualités et les défauts de mes enfants, et je ne leur ménage ni les éloges ni les reproches quand ils les méritent. Une de mes lignes de conduite Ies plus invariables a été de maintenir sans cesse en équilibre réciproque le cœur et la tète afin d'éviter par la de me laisser entrainer aux excès de I ‘un ou de l’autre. Les élans du cœur, sans le frein de la raison, peuvent conduire aux pires folies ; et Ies commandements de la raison, sans les joies de la tendresse, sont d'une sécheresse qui ne sied pas à mon caractère. J’ai souvent déploré que les qualités de mes enfants n'aient pas été assaisonnées d'un peu de cette modération et de cette sagesse qui ont fait l’harmonie de toute ma vie ; mais je les aime tels qu’ils sont, avec le mélange de défauts et de qualités qu'ils ont hérité de mon mari et de moi, et c’est avec un bonheur sans mélange que je leur viens en aide, toutes les fois qu’ils ont besoin de mon appui. Ma famille s’est accrue de nombreux membres, et je suis à la fois grand-mère et bisaïeule.
Mon fils aîné Ignace, qui a maintenant perdu sa femme, a eu deux enfants : son fils Matteo est mort à l’âge de treize ans, et sa fille Alice a épousé Achille BIMSENSTEIN, banquier en Egypte, qui m'a donné quatre arrière- petits-enfants : Edmond, Walter, Marguerite et Hilda, dont les deux ainés font leurs études à Lausanne pour être ingénieurs.
Ma fille Elvire et son mari Melchior SIMONDETTI, consul général d'ltalie, ont eu quatre filles; Marie a épousé SCANNIGLIA, également consul italien, qui est mort à Tripoli lui laissant trois enfants : Aldo qui mourut, Ada et Pia.
Leur seconde fille Anna est morte toute jeune et leur troisième Mina peu de temps après son mariage avec CASALINI, officier de l'armée italienne qu’elle laissa avec deux enfants : Pierino et Melchiorrino. Enfin la dernière, Jeanne, a perdu récemment son mari, le docteur italien SAVIGNONI de qui elle a un fils, Nino.
Mes fils Albert et Alfred ont eu de leurs femmes Louise et Esther de MENASCE, le premier, un fils André, et le second plusieurs enfants dont il ne reste qu’une fille Georgette. J’ai eu la peine d'apprendre dernièrement le divorce d’Albert avec sa femme.
Enfin Mathilde et son mari Maurice ALFASSA, naturalisés français en 1890, ont eu, après avoir perdu un fils Max, deux enfants. Matteo qui est entré dans la carrière coloniale a sa sortie de l'École Polytechnique et a épousé Eva BROSSE ; et Mirra, qui s’est mariée avec le peintre bien connu Henri MORISSET, dont je connaissais le père et chez qui je l’ai conduite la première fois ; ils ont un fils, André MORISSET.
Telle est la belle famille qui m'entoure, et malgré les pertes que j'ai eu la douleur de compter, elle est encore nombreuse bien que je n’y aie compté que mes enfants et leurs propres enfants. Beaucoup de nationalités et beaucoup de carrières y sont représentées, mais un lien commun Ies unit tous, c’est celui qui les attache à moi, le chef de la famille, qu'ils sont tous heureux et fiers d'honorer comme la plus sage. Quant à mes finances, j'ai grand soin d’équilibrer mes recettes et mes dépenses ; sans doute l’argent n’est pas tout, mais il joue un grand rôle puisque sans lui, il est impossible de vivre indépendant et de se suffire à soi-même.
Après avoir longtemps vécu à Paris, je me suis depuis près de dix ans retirés à Nice, ou j'ai d'abord vécu avec ma fille Elvire et son mari alors consul général dans cette ville ; puis j'ai loué, il y a trois ans, lorsque mon gendre a changé de poste, un appartement bien situé, Le boulevard Victor Hugo, ou j'habite avec mon fils Ignace et trois domestiques. Ma fille Mathilde se portage entre ses enfants et moi. J’ai tenté de passer dans cette maison Ies douze mois de I ‘année mais j'ai préféré revenir a mon ancienne habitude de passer mon temps entre Nice et Lausanne, l'hiver au bord de la riche Méditerranée, ensoleillée, l’été près des rives calmes du Lac de Genève.
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Je suis obligée maintenant de prendre quelque soin de ma santé, étant parfois nerveuse et souffrante, mais, grâce à Dieu, je n'ai vraiment pas à me plaindre et je souhaiterais a beaucoup de femmes de mon âge d’avoir la lucidité de ma mémoire, la fermeté de mon jugement, l’entrain de mon humeur, et la santé que j'entretiens par la prévoyance hygiénique de mon genre de vie et la régularité de mes habitudes.
Je me lève tous Ies matins avec le jour ; je fais minutieusement ma toilette avec un reste, sinon de coquetterie, tout au moins de ces soucis d'une délicatesse toute féminine dont je ne me suis jamais départie ; puis je prends en plusieurs fois, après des intervalles réguliers, quelques reconstituants en guise de déjeuner du matin, du cacao, des œufs, du thé rehaussé de vin blanc. Je lis ensuite ma correspondance ainsi que les journaux et j'écris mes lettres et mon journal quotidien. Après Ie repas de midi je me repose sur une chaise longue, et Ie soir je fais quelques pas ou je reste assise sur une terrasse ou dans un jardin, ou encore je fais une promenade en voiture. Je rentre rarement dans ma chambre après diner plus tard que neuf heures, et c’est vers onze heures que je suis couchée. Les jours se succèdent ainsi sans changement, mais sans monotonie ; la régularité de ma vie n’en trouble en rien /e charme, elle m'assure au contraire une âme sereine et une santé équilibrée. La variété de I ’existence vient de ces mi/Ie riens qui en font la poésie ; du changement des saisons, du parfum des fleurs, et du chant des oiseaux, de I’ apparition et de la disparition de la lune dans le ciel. Elle vient aussi du désir d’accomplir jusqu'au bout ma tâche qui est de vivre et de bien vivre, de conserver ma santé, d’équilibrer mon budget, de venir en aide à mes enfants, à mes petits-enfants et à mes arrière-petits-enfants, matériellement et moralement par un juste emploi de ma fortune, par mes conseils et par mon expérience, en prenant part à leurs joies et à leurs peines et en leur donnant l'exemple d’une existence bien remplie. Je demande tous les jours à Dieu d'achever ainsi ma vie et de mourir avant mes enfants sans maladie ni souffrance.
Puissent mes Mémoires donner du courage à ceux qui m’aiment et qui les liront. J’ai voulu y marquer /es principaux événements du passé. Peut-être en ai-je omis quelques-uns ! Le temps passe, l’eau coule et le cœur oublie »
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